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jeudi 27 janvier 2011

Suicide Notes for Acoustic Guitar.

Quand Jeff Beck explose sa guitare d'une rage difficilement contenable, au plus profond d'une cave Londonienne, que les morceaux volent et s'écrasent sur le sol, alors dans un mouvement irraisonné, David Hemmings se précipite, arrache la relique de guitare et s'enfuit à toute jambe. Il serre le trophée comme on serre la main d'un mourant.
Une fois dehors, le regard vide et le souffle court, il balance le vulgaire objet. C'est la plus belle expression du fétichisme. L'objet pour l'objet. L'adoration d'une chose inutile mais totalement hypnotisante dans son contexte, c'est-à-dire entre les mains de Beck. Une fois hors de son contexte, une fois la transe consumée, ce manche de guitare n'est plus rien, qu'un simple morceau de bois.

Sonic Youth, même combat. Le fétichisme de la guitare. Il y a moins d'un mois, Thurston Moore et ses 53 années de turbulences sonores, sortait un magnifique Suicide Notes for Acoustic Guitar, tourbillon de saturations expérimentales, à la frontière du bruit, à la frontière de la musique. Juste lui et une guitare en duo, en amoureux, à extirper tous les possibles de l'instrument, à la recherche de la note ultime, de la fréquence qui ferait entrer en résonance l'être et le néant.
Il y a toujours eu chez Sonic Youth cette croyance en la guitare. Bien plus que la vénération hendrixienne et les allusions sexuelles habituelles, les quatre de Sonic Youth ont réinventé un instrument, en redéfinissant les contours. L'instrument de musique devient être vivant, avec ses préférences, ses convictions. Chaque morceau est fait pour la guitare, chaque guitare désire son accordage particulier, ses cordes dans un certain sens. Oui, Sonic Youth n'est qu'une bande d'éternels ados aventureux, toujours sur des sables mouvants, en perpétuel mouvement pour s'assurer que jamais une note ne demeure la même. Tout est meuble et évolue au bon gré de la guitare. Et cette conviction qui les guide, cette force un peu mystique ne vaut rien en dehors de l'objet. Sonic Youth sans guitares, c'est comme David Hemmings sans son hélice. La musique de Sonic Youth n'a de sens que par la guitare et les nombreuses tentatives qui vont avec. Parce que les guitares le veulent, Thurston Moore a inventé la dissonance, le mur du son, la rugosité du son et la sécheresse des mélodies.

Et, on le sait bien, ce genre d'extrémiste sonore n'est pas du genre à faire les choses à moitié. Quand il enregistre des bouts de morceaux pour un film français, il retourne en studio terminer le travail, y ajouter ces longues plages de bruit jouissives, ces rythmes saccadés. Ici, rien ne viendra troubler les élucubrations des guitares, pas d'incantations de Kim Gordon, aucune voix suave et brute à la fois, et encore moi la fierté adolescente de Thurston. Comme sur toutes les sorties SYR, le propre label du groupe, c'est intègre et austère. Juste une heure d'hymne à la guitare comme ouverture sur toutes les opportunités. Ça nous rappellera les belles heures de Sister et de Daydream Nation, là où la dissonance était plus qu'une bonne idée, elle était un mode de vie.

Sonic Youth reprend les bonnes vieilles habitudes avec la bande originale de Simon Werner a Disparu, qu'ils sortent sur leur label SYR. Qu'un manifeste de plus dans la lutte en faveur du fétichisme.

mardi 5 octobre 2010

Fight Club.

Et si on faisait de la prospective ? La semaine prochaine, Facebook sera encore plus partout, puisque on en sort même un film. The Social Network donc, d'un certain David Fincher. Et, déjà, sans avoir vu autre chose que la bande annonce d'un seul œil, je l'annonce : ce sera très mauvais (article polémique, aujourd'hui). Pourtant, l'histoire est parfaite, le pitch se fait en une ligne bien accrocheuse : "grandeur et décadence de Mark Zuckerberg, jeune asocial génial qui a révolutionné le monde en vendant l'intimité des gens ou comment ruiner sa vie en voulant la rendre plus belle".

Il y a tout, de l'amitié remise en cause, de l'amour qui tourne à la haine, de l'argent, Justin Timberlake. Du drame, du spectaculaire, et un propos tellement dans l'air du temps. David Fincher va gentiment nous expliquer que Facebook c'est bien dangereux, que les gens vous espionnent, que toutes les données sont vendus à des vilains capitalistes. On le connait, Fincher, il va nous refaire le coup de Fight Club.
Parce que après tout, Fight Club, c'est juste le Taxi Driver de Scorcese version aube de l'an 2000. Un mec qui ne dort pas la nuit, qui s'ennuie à mourir, qui décide de trouver un truc à faire de sa vie, ça prend une ampleur qu'on imagine pas au début, et ça finit par tout péter. Scorcese a été intelligent et est resté dans le plausible sans tout connoter d'un pseudo-fond "teenage angst". Dans Fight Club, on a de la schizophrénie en bonus, et des explosions à tout va. C'est ce qu'on pourrait appeler une parodie. Fight Club, en quelque sorte, c'est Taxi Driver par les Inconnus.
Fincher c'est un peu un prophète, il nous explique que tout va péter sans raison, que l'économie mondiale va dans la mauvaise direction. Et que de toute façon, le système il est tout pourri. Monsieur Fincher enfonce donc les portes béantes, avec entrain !

Alors, je le vois gros comme les bureaux de Facebook, il va nous ressortir sa brillante morale sur la société devenue bien méchante, individuelle bien que hyper connectée. Et en plus, Facebook travaille avec les grandes multinationales. Tout ce qu'il aime pas le Fincher. Le tout, dans un biopic hyper stylisé comme il sait faire, avec des phrases aussi catchy que "j'avais envie de détruire quelque chose de beau" pour que les jeunes notent ça sur leurs nouveaux agendas. Je reconnais qu'au moins, avec Benjamin Button, le fond était supportable parce que c'était ce qu'on attend d'un mélodrame. Mais il va nous la ressortir, sa niaiserie sans fond ni recul. C'est sûr. Je prend les paris.

Mais heureusement, dans son génie créateur, Fincher a délégué la musique. Et il a refourgué ça à Trent Reznor et son compère de toujours, Atticus Ross. Au programme, une heure de musique instrumentale assez réussie. On ressent la patte Reznor d'un bout à l'autre. Ce sont les mêmes mélodies de quelques notes décomposées. Les mêmes rythmes que d'habitude. Le même son que depuis quelques années maintenant, un peu froid et mécanique, peut-être pas assez violent. Mais ça me réjouit, il n'y a pas de voix de femme là-dessus, et parfois, ça me ferait presque penser à Pretty Hate Machine. Mais dans l'esprit, Trent nous a ressorti un Ghosts (où Atticus Ross était déjà là). Et quoi qu'il arrive, ce sera la seule qualité du film.

Trent Reznor n'a, hélas, toujours pas retrouvé sa hargne d'antan, mais il sait toujours créer des ambiances - la même, certes. La bande originale de The Social Network, le nouveau carton de David Fincher, est sortie depuis fin septembre chez The Null Corporation, le label indépendant tout neuf de Reznor, et je sais pas trop si Fincher mérite ça.

vendredi 14 mai 2010

L'avventura.

Ça y est, le festival de Cannes est lancé. La plus belle partie de l'année. Surtout en 2010. On va enchaîner Cannes, Roland Garros et la Coupe du Monde. Quoi de mieux ? Bon, et je ne le cacherai pas plus longtemps, le cinéma me fascine, presque plus que la musique. Alors quand les deux se mêlent parfaitement, c'est de la fascination au carré.

Wim Wenders aurait profondément voulu être italien, j'en suis sûr. Son dernier film, The Palermo Shooting est un film en Italie, un hommage au plus grand de tous : Michelangelo Antonioni (il a d'ailleurs tenu la caméra pour le Maître après son accident cérébral, sur Al di là delle nuvole). Bon, Wim s'est fait explosé par la critique à tel point que ce film n'est, à ma connaissance, pas sorti dans les salles françaises. Personne n'en a voulu. Mais tout ça ne devrait pas, jamais, éclipser le chef-d'oeuvre absolu de Wenders.
D'ailleurs, ne le cachons pas, Wim Wenders s'est pris pour Antonioni. Il y a tellement de similitudes. On pourrait citer la scène du concert de Der Himmel Uber Berlin (Les Ailes du Désir en français). C'est exactement la même que celle de Blow-Up, juste que Nick Cave remplace les Yardbirds. Et la prépondérance du désert dans les deux oeuvres. Profesione : Reporter et Zabriskie Point du côté d'Antonioni, pour Don't Come Knocking et Paris, Texas de l'autre. Et c'est loin d'être exhaustif.

Cet amour d'Antonioni fait de Wim Wenders le plus italien des réalisateurs allemands. Et dans son chef-d'oeuvre absolu Paris, Texas (Palme d'Or en 1984, d'ailleurs), on retrouve le thème de la communication, si cher à Antonioni. Chez l'italien, les gens se parlent mais ne se comprennent pas. Chez Wenders, Travis ne parle pas, il se contente de marcher dans le désert, sans savoir où il va. Il ne décoche pas un mot à son propre frère. Pas besoin de parler, les mots ne peuvent pas exprimer son histoire. Travis fuit comme la sublime Monica Vitti. Ils tentent de trouver un "autre chose", ailleurs. Et la musique de Ry Cooder est comme cette musique de la fuite. D'abord désertique, avec des grands coups de slide, puis elle s'habille et emprunte le pas de Travis. On ne peut l'arrêter, on ne peut la stopper, comme un pas mécanique et hypnotique qui donne corps à la beauté du désert.


Mais peu à peu, la langue de Travis se délit, tout comme sa tristesse. Il découvre son fils, il devient père. Et il part à la recherche de la cause de tout : Nastassja Kinski. Avec son fils, à Houston, sous le soleil. Il la retrouve dans un peep-show, vêtue de son pull rose. Il parle, il raconte une histoire devant le miroir sans teint. "I knew these people". Peu à peu, elle comprend. Cette scène dure une éternité et atteint des sommets de beauté et de pureté, d'émotion. En plus de faire lumière sur tout, sur le pourquoi de la fuite de Travis, cette scène porte le film, après la scène du film en super 8, mise en abime d'un temps révolu et idyllique. Une scène belle à mourir comme la dernière rencontre entre Monica Vitti et Alain Delon dans L'Eclisse.
Et Ry Cooder habille tout ça avec finesse. Il enlève à cette noble tristesse l'impression de tragique, de destin. C'est arrivé, ce n'était pas le destin, il est possible de le comprendre, d'en sourire aujourd'hui. Facile de passer outre, de retrouver la femme qu'on a toujours aimé et de lui rendre son enfant, dans une tour de Houston, à quelques centaines de miles de Paris, Texas.

samedi 24 avril 2010

Underground.

Est-ce que se donner un air de génie fou excuse tout ? Est-ce suffisant pour être légitime ? C'est la question que je me pose en inspectant rétrospectivement la filmographie de Tim Burton. A part Edward Scissorhands, l'association Burton/Depp n'a plus rien donné. Toujours la même chose, toujours la même esthétique, toujours les mêmes thèmes, la poésie en moins. Pourtant Burton reste le génie "un peu fou", admiré par tout le monde. Dérangeant. Surtout que cela empiète sur mon image de Johnny Depp. Il est plutôt bon. Ou plutôt, "il était plutôt bon". Il avait joué avec Terry Gilliam, bien loin des artifices que lui offre Burton, et il avait tourné dans le film américain de Kusturica, Arizona Dream.

Oublions donc le Johnny Depp récent, efféminé et ridicule. Prenons le jeune ambitieux, prêt à se frotter à la vraie folie, à l'amour. Le Johnny Depp d'Arizona Dream côtoie Vincent Gallo qui rejoue La Mort aux Trousses, il côtoie Faye Dunaway qui veut voler, Lili Taylor qui joue de l'accordéon pour ses tortues. Il y a quelque chose de singulier dans chaque film de Kusturica, une identité propre qu'on ne peut lui enlever, mais qui ne l'empêche pas de varier, d'innover. Cette petite chose, c'est une folie absurde. Des cochons mangent des voitures dans Chat Noir Chat Blanc, le scénario de Underground est de la folie furieuse. Une folie plus ou moins contrôlée qu'on retrouve dans Arizona Dream. Kusturica en fait quelque chose de beau. L'obsession amoureuse tourne au drame, forcément, à des moments de haine profonde qui cache les sentiments les plus beaux, à la A Woman Under Influence, d'un des plus grands, John Cassavettes. De la poésie pure, pas du Burton. Quelque chose de vrai et d'intense, avec des poissons qui volent, des eskimos qu'on ne comprend pas.

Et cette vérité est surtout portée par la musique de Goran Bregovic. Iggy Pop susurre des paroles morbides sur un air enjoué, des valses à l'accordéon sont belles à pleurer, mais surtout, deux titres portent à bout de bras les deux scènes de mort du film. La musique donne aux événements une puissance inimaginable, plus encore que le déluge, la pluie, la nuit ou quoi que ce soit. Deux scènes si intense qu'elles deviennent terrifiantes, qu'elles hantent.
Le squelette du film, ce qui donne le fil conducteur à l'œuvre, c'est sa musique. Elle explique les scènes et revient sans cesse, pour donner les clés de l'absurde. La touche épique est omniprésente, il faut magnifier l'irréel pour transfigurer le réel. C'est là le but de Kusturica et la réussite du film : dépasser ce que l'on voit. Un projet proche du cubisme en quelque sorte. Sans artifices. Mais tout cela n'est qu'un film.

samedi 17 avril 2010

Don't Look Back.

J'aime beaucoup Todd Haynes. Son hommage à Douglas Sirk dans Far From Heaven reste une œuvre majeure des années 2000 en cinéma. En tant que Dylanien pratiquant, apprenant que Todd Haynes sortait un film dédié au chanteur, et non un biopic, j'y ai été un peu les yeux fermés. Impressions mitigées. Parce que c'était long. Que beaucoup de parties étaient incohérentes, fouillies, inutiles. Décrire Dylan comme un vieil ermite errant avec son chien, ça reste assez moyen, à côté des scènes où Cate Blanchett scintille.
La filmographie qui entoure Dylan est conséquente. Bien sûr, il y a le film de Scorcese, No Direction Home et sa forme de documentaire. Mais le meilleur reste le Don't Look Back de Pennebaker, qui accompagne Dylan pendant la tournée de 1965 et invente déjà l'émission Striptease. Dylan oublie la caméra, oublie de jouer son rôle. Des scènes somptueuses y sont, l'assassinat du pauvre Donovan, et Joan Baez chantant "Percy's Song" pendant que Dylan, les yeux dans le vide, écrit quelque chose à la machine à écrire.

Tout ça pour dire que s'attaquer à Dylan est casse-gueule. Que ce soit le mettre au cinéma ou en faire une reprise. Ma haine pour les Guns'n'Roses vient de l'infamie "Knockin' On Heaven's Door" (bien que l'on m'ait fait remarqué que c'était rassurant, finalement : les Guns'n'Roses ne savent même pas jouer de bonnes chansons). Exercice plus que périlleux donc. Cat Power avait réussi sur The Cover Record à reprendre "Paths of Victory", elle s'éclate les dents sur "Stuck inside a mobile with the Memphis Blues Again", dans la lignée de ses derniers disques, hélas. Eddie Vedder s'en sort plutôt pas trop mal, bien qu'il la joue plus Hendrix que Dylan sur "All Along the Watchtower".
Il y a ceux qui se ratent lamentablement, essayant de la jouer tragique : Calexico & Charlotte Gainsbourg sur "Just Like a Woman", Jack Johnson sur "Mama, You Been On My Mind", Bob Forrest sur le standard "Moonshiner"...
Il y a ceux qui ne servent à rien : Cat Power, Jeff Tweedy, Mason Jennings (qui s'attaquent à deux des plus grandes chansons de Dylan pour faire du sous-Bob Dylan), Roger McGuinn et Calexico (encore eux)... Faire du Dylan comme du Dylan, c'est en plus d'être inutile, impossible. Et le problème, c'est que beaucoup font ça. Du coup, ça n'a pas de goût.
Il y a ceux qui reprennent les moins bonnes chansons de Dylan histoire d'éviter le massacre.
C'est quoi ce délire de reprendre des chansons de Saved ? Alors qu'il fourmille des chef-d'œuvres partout ailleurs. Le mec doit pas assumer, il se fait appeler John Doe d'ailleurs.

Et puis il y a les vieux fusils. Ceux qui s'en sortent haut-la-main. Et, étonnamment, on retrouve trois groupes majeurs de la scène alternative : Yo La Tengo, Stephen Malkmus et Sonic Youth.
Stephen Malkmus redonne une jeunesse tout en gardant la puissance originelle de "Ballad of a Thin Man", Yo La Tengo donne à "Fourth Time Around" un charme qu'on ne lui connaissait pas, et requinque "I Wanna Be Your Lover". Et puis Sonic Youth est proche de surpasser le maître avec son "I'm Not There". On savait qu'ils étaient bons pour les reprises ("Superstar" des Carpenters en impose pas mal), mais en touchant à Dylan, Thurston et ses potes se surpassent et sauvent le disque, quasiment. "I'm Not There" qui n'était qu'une chute des Basement Tapes devient une chanson de Sonic Youth à la "Kotton Krown", à la fois terrifiante et hypnotisante.
Finalement, la bande son est à l'image du film : longue et inégale, mais avec ses moments de grâce.

C'était en 2007 chez Columbia Records et ça se télécharge en deux fois.
Disque 1.
Disque 2.