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mardi 30 août 2011
Suicide is Painless.
On se souviendra avant tout de l'histoire. Ou de l'Histoire. Giles Corey, petit propriétaire terrien embourgeoisé, droit dans ses bottes et têtu comme une mule quelque part dans le Massachussets, autour de Salem, se retrouve dans une tourmente orchestrée par celles qu'on appellera plus tard "les sorcières de Salem". Il aurait assassiné et fricoté avec le diable, il aurait été une des mains du malin dans une Amérique puritaine. Son entêtement lui évita la pendaison. A la place, il eut droit à un châtiment bien plus exotique, l'écrasement progressif par des pierres. Il lui fallut trois jours pour rendre son dernier souffle. Giles Corey a refusé son procès comme il a dû refuser le purgatoire.
La petite histoire, maintenant. Dan Barret, membre d'un des plus beaux secrets de la musique américaine, appelé ironiquement Have a Nice Life. Une musique noire qui n'a pour limite que le silence, où la violence est dans le non-dit. On se souviendra donc de cette histoire : Dan Barret a choisi de se tuer. C'est là la motivation. Tel un David Tibet, Dan Barret remet tout en perspective après sa tentative ratée. Et la question revient sans cesse, elle est morbide mais elle ne le quitte pas : la vie vaut-elle tout ces tourments ? On en revient à toute la métaphysique, à l’existentialisme, aux questions les plus primaires et, paradoxalement, les plus abstraites. Se coller une balle dans la tête apparait alors comme une non-réponse. Et Dan Barret, revenu du plus profond de sa dépression, ne se défaussera plus.
Des plus humides bas-fonds où errent quelques fantômes, Dan Barret commence sa lente rédemption. Les bruits d'ambiance de l'heure pendant laquelle il gisait inconscient après sa tentative tapissent cette simple rengaine de piano, digne des plus basiques films d'horreur. Tout se joue dans la douleur dans la voix, dans les cris et la souffrance que Barret expulse à chaque mot. Ce n'est plus simplement de la musique, c'est de l'exorcisme, Dan Barret prend les traits de Giles Corey et se défait des esprits sombres qui l'entourent. Il écrase ses tourments comme il aurait aimé écraser ces sorcières, une revanche sur son triste sort. Le cheminement de la douleur, à grand coup d'orgues et d'incantations mène à une conclusion nette : "I'm going to do it".
Tout est dans l’ambiguïté de ce titre. "Je vais le faire", me condamner et en finir à jamais. "Je vais le faire", continuer de lutter pour vivre, malgré la dépression, malgré la tristesse et la mélancolie. Et là, derrière les immenses volutes de ténèbres apparait le premier halo de lumière. La foi pointe son nez, Dan Barret recherche à présent la paix. "I want to feel like I feel when I'm asleep". Adieu les envies destructrices, peut-être qu'il n'a toujours pas trouvé de réponse à la question qui le hante, mais il est au moins décidé à lutter pour voir si cette réponse est à portée de main. Face à cette décision, les mélodies s'éveillent et enterrent les lamentations. Giles Corey réapparait alors, celui passionné par la vérité, l'entêté qui refuse son procès. Dan Barret lui emboîte le pas dans sa quête pour sa vérité.
Le surnom Giles Corey prend alors tout son sens. Dan Barret, hanté par de nombreux démons comme Corey par les sorcières, fait le choix de la vie au lieu de se laisser mourir. Corey s'est laissé mourir, Barret a eu la chance de se rater. Son art comme thérapie (le disque vient avec un livre de textes et dessins), il décide de mettre Corey à la fosse commune, de laisser son passé derrière lui, de graver un souvenir pour ne jamais l'oublier, et ainsi, toujours garder en tête que quoiqu'il arrive, on trouvera toujours un peu de lumière dans les plus sombres couches d'obscurité.
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Alternative,
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samedi 14 mai 2011
The Holy Mountain.
Gang Gang Dance vise les sommets. Pas dans le sens où ils cherchent la gloire et le succès, au contraire, ils sont plutôt des alpinistes. Ils allient amour du risque et préparation parfaite. Ils ne laissent rien au hasard pour risquer leurs vies. Mais même le meilleur plan du monde ne saurait éviter les montées d'adrénaline et le risque. Comme sur une corde tendue entre deux entités complexes à cerner, les équilibristes new-yorkais balancent et avancent.
Moins direct dans la tête que Saint Dymphna, Gang Gang Dance revient à des équipées plus proches de God's Money. Et vise les sommets. Il y a dans Eye Contact toute la tension d'une ascension. La lenteur et le calme s'efface peu à peu au profit d'un stress palpable et envoûtant. Les rythmes s'accélèrent, jusqu'au premier sommet, "Mindkilla". Avant, les titres peuvent paraître anodins, voire inutiles. Mais il faut les laisser prendre possession des esprits, les laisser danser en cercle pour envoûter le passant. Ils sont les chemins vers les sommets, ils ne cessent de s'entortiller, de monter et de descendre, de sauter et de s'effondrer. Ils ont en eux la force du hasard. Ils ne sont que des voies que l'on emprunte pour aller vers un ailleurs soi-disant plus beau, mais parfois, il suffit de s'arrêter en chemin et de jeter un œil alentour. La beauté est là aussi, elle est juste plus difficile à appréhender, moins frappante, plus diffuse.
"Mindkilla" vous en collera plein la vue, comme une vue frontale des alpes, comme se frotter au Cervin. C'est l'efficacité incarnée, tout ce qu'on attend d'un paysage de Gang Gang Dance. De la folie, des voix possédées, des sons déstructurées qui s'enchevêtrent pour donner naissance à une danse désarticulée. C'est de la transe pure. Mais une fois le sommet atteint, une fois qu'on y a fait le tour, il ne suffit que de redescendre, pour remonter plus loin. Et les alpinistes en question le savent bien. Ils vous impressionnent d'un "Mindkilla" pour que les titres suivants passent inaperçus. Alors que c'est dans ces volutes subtiles que le groupe fait la différence. Plus que des simples boucles électroniques, ce sont des mélanges savants, permettant la récupération et l'illumination, comme on en trouvait sur God's Money. Et cette descente tranquille remonte tout aussi tranquillement vers le dernier sommet. Moins fort, moins transcendant. La vue ici est panoramique, ce n'est plus l'homme confronté à la montagne, c'est l'homme au-dessus de la montagne. Plus grand qu'elle, plus majestueux. "Thru and Thru", comme le but ultime de chaque alpiniste, mêle calme et blizzard, reliefs et douceur.
Gang Gang Dance atteint un sommet avec son Eye Contact, chez 4AD, bien moins immédiat qu'un Saint Dymphna, beaucoup risqué, plus long à apprivoiser, mais c'est comme l'appel de la montagne. On devient vite aimanté, on y revient sans savoir pourquoi, comme hypnotisé par les neiges éternels.
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Electronica,
Experimental
vendredi 6 mai 2011
Une partie de campagne.
Ils sont nés dans la brume. Ils ont grandit dans la fumée de Londres, dans le "smog", ce mélange de pollution et de brume. Ils ont appris à vivre dans le gris profond et inaltérable de Londres, la ville où les taxis sont noirs. C'est tout un camaïeu de noir et de blanc qui a fait d'eux ce qu'ils sont aujourd'hui, et qui a fait leur musique. Seefeel, c'est la ville, mais pas exactement celle de Burial. Surtout, Seefeel s'échappe de Londres et de sa grisaille. Seefeel, en un album, conte une escapade à la campagne.
D'abord, le rythme de la ville, et la dure répétition des bruits, des sons. Toujours les mêmes, qui frappent quoiqu'il arrive les oreilles. Un rythme inamovible, épileptique, sur lequel se greffe des vagues de violence analogique. Mais Seefeel brouille peu à peu son jeu, et les marches martiales se délitent. On s'éloigne de l'horreur de la ville. Les tags sur les murs laissent place à des murs comme grandes étendues planes et insurmontables. Les rangées d'immeubles s'effacent, des espaces s'ouvrent. A travers les vitres, on voit de mieux en mieux la pluie.
Le brouhaha de la ville s'étouffe alors, et on commence à entendre des voix humaines. Elles sont comme des incantations, elles se répètent. Les échos des voix atténuent la violence de la musique, et le noir et blanc de la ville devient peu à peu coloré. Les sons deviennent peu à peu lisibles. On saisit dans cet amas des mélodies. Seefeel file à tout allure hors du tohu-bohu, sans pour autant perdre en densité. Juste que les paysages décrits changent, alors que la brume demeure. De la grisaille à la lumière, des forêts d'immeubles à des rangées d'arbres, des sons des métros aux voix envoûtantes des sirènes. Pas celle des voitures mais celles, magiques, qui hantent les profondeurs des étangs.
Mais toute escapade a une fin, et l'on se retrouve bien vite plongé dans l'atmosphère lourd et violent d'une ville, à nouveau. Le gris reprend le dessus, les voix s'estompent peu à peu au profit des fracas.
Seize ans après le chef d'oeuvre Succour, Seefeel s'échappe de l'étouffement urbain avec son album éponyme, sorti chez Warp. Une fuite en technicolor.
D'abord, le rythme de la ville, et la dure répétition des bruits, des sons. Toujours les mêmes, qui frappent quoiqu'il arrive les oreilles. Un rythme inamovible, épileptique, sur lequel se greffe des vagues de violence analogique. Mais Seefeel brouille peu à peu son jeu, et les marches martiales se délitent. On s'éloigne de l'horreur de la ville. Les tags sur les murs laissent place à des murs comme grandes étendues planes et insurmontables. Les rangées d'immeubles s'effacent, des espaces s'ouvrent. A travers les vitres, on voit de mieux en mieux la pluie.
Le brouhaha de la ville s'étouffe alors, et on commence à entendre des voix humaines. Elles sont comme des incantations, elles se répètent. Les échos des voix atténuent la violence de la musique, et le noir et blanc de la ville devient peu à peu coloré. Les sons deviennent peu à peu lisibles. On saisit dans cet amas des mélodies. Seefeel file à tout allure hors du tohu-bohu, sans pour autant perdre en densité. Juste que les paysages décrits changent, alors que la brume demeure. De la grisaille à la lumière, des forêts d'immeubles à des rangées d'arbres, des sons des métros aux voix envoûtantes des sirènes. Pas celle des voitures mais celles, magiques, qui hantent les profondeurs des étangs.
Mais toute escapade a une fin, et l'on se retrouve bien vite plongé dans l'atmosphère lourd et violent d'une ville, à nouveau. Le gris reprend le dessus, les voix s'estompent peu à peu au profit des fracas.
Seize ans après le chef d'oeuvre Succour, Seefeel s'échappe de l'étouffement urbain avec son album éponyme, sorti chez Warp. Une fuite en technicolor.
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Ambient,
Experimental,
Warp
dimanche 27 mars 2011
Losing My Religion.
"Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis". David Tibet est comme Ivan Karamazov, il ne veut pas savoir si Dieu est ou n'est pas. Il n'est pas question d'un pari. Le rôle d'un Dieu est juste d'occuper les esprits pour former un cadre, des lignes à ne pas franchir. C'est un démiurge tout puissant, dont la grandeur et le pouvoir s'exprime par l'absence totale d'action. Le Dieu de David Tibet est aux abonnés absents, il est Dieu justement parce qu'il ne fait rien, il laisse à l'homme le pire des tourments : le choix.
Et dans l'espace tridimensionnel qu'est le monde, David Tibet travaille pour obtenir son auréole. Il cherche à atteindre la plus parfaite des connaissances, à toucher les sommets et à frôler l'être suprême. Ainsi, son âme tourmentée s'envolerait, libérée de la prison de la croyance. L'ésotérisme est le moteur de David Tibet, ce qui le pousse à renouveler les expériences, sans cesse. Il est à la recherche de cette note chimérique qui transcenderait l'homme et sa religion. Il est en quête de la synthèse entre la vie physique et le monde des idées. Sa musique doit réaliser cette fusion, relier enfin le paradis à la crasse des bas-fonds.
Ses chansons virevoltent entre ces deux infinis, elles visent l'élévation la plus noble, mais restent profondément enracinées au réel, glauque et malsain, où les enfants pleurent et le temps passe. David Tibet a la foi, la plus profonde et la plus pure des fois. Elle ne s'exprime ni par une croyance aveugle ni par un discours psychorigide. La foi de David Tibet est diffuse, elle est dans chaque mouvement de doigt qui caresse le piano, dans chaque son qui se forme au fond de sa gorge, dans chaque détour de sa voix. Cette foi en un inconnu, cette foi invulnérable qui tend à démontrer que l'art sauvera enfin les hommes, parce qu'il apportera l'expérience, la beauté, les sentiments à tous, surpasse finalement chaque démiurge imaginable.
David Tibet devient alors le Grand Inquisiteur, celui qui a compris comment remplacer Dieu, sans jamais remettre en compte son existence. Il suffit simplement de croire, mais mieux que les autres. En attendant, Current 93 sort son Honeysuckle Aeons en avril sur Coptic Cat ; plus que des incantations habitées, une véritable profession de foi.
Et dans l'espace tridimensionnel qu'est le monde, David Tibet travaille pour obtenir son auréole. Il cherche à atteindre la plus parfaite des connaissances, à toucher les sommets et à frôler l'être suprême. Ainsi, son âme tourmentée s'envolerait, libérée de la prison de la croyance. L'ésotérisme est le moteur de David Tibet, ce qui le pousse à renouveler les expériences, sans cesse. Il est à la recherche de cette note chimérique qui transcenderait l'homme et sa religion. Il est en quête de la synthèse entre la vie physique et le monde des idées. Sa musique doit réaliser cette fusion, relier enfin le paradis à la crasse des bas-fonds.
Ses chansons virevoltent entre ces deux infinis, elles visent l'élévation la plus noble, mais restent profondément enracinées au réel, glauque et malsain, où les enfants pleurent et le temps passe. David Tibet a la foi, la plus profonde et la plus pure des fois. Elle ne s'exprime ni par une croyance aveugle ni par un discours psychorigide. La foi de David Tibet est diffuse, elle est dans chaque mouvement de doigt qui caresse le piano, dans chaque son qui se forme au fond de sa gorge, dans chaque détour de sa voix. Cette foi en un inconnu, cette foi invulnérable qui tend à démontrer que l'art sauvera enfin les hommes, parce qu'il apportera l'expérience, la beauté, les sentiments à tous, surpasse finalement chaque démiurge imaginable.
David Tibet devient alors le Grand Inquisiteur, celui qui a compris comment remplacer Dieu, sans jamais remettre en compte son existence. Il suffit simplement de croire, mais mieux que les autres. En attendant, Current 93 sort son Honeysuckle Aeons en avril sur Coptic Cat ; plus que des incantations habitées, une véritable profession de foi.
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Experimental,
Folk
mardi 15 mars 2011
Raging Bull.
"Attention attention, mesdames et messieurs, ce soir, une soirée exceptionnelle ! Un grand moment dans l'histoire, la grande et attendue finale, le summum du summum, le top du top, l'apogée de ce tournoi ! Rappelons rapidement les règles, sur cette scène, messieurs-dames, à cet endroit précis, vont s'affronter deux monuments de notre discipline. Ils utilisent des méthodes différentes mais n'en sont pas moins des références absolus, des dieux vivants de l'extrême japonais. Et ce soir, sous vos grands yeux ébahis, ils vont s'affronter jusqu'à la mort. Ils se retrouvent face à face pour la sixième fois, et la dernière fois. Leur rivalité dure depuis maintenant des années.
A ma droite, ils sont trois, il ne faut sûrement pas se fier à leurs regards un peu trop gentils. Non non non, mesdames et messieurs. Ces trois-là cachent bien leur jeu. Derrière leur look de japonais lambda, il y a une véritable machine de destruction. Leurs guitares vrombissent et les basses résonnent dans les estomacs. Ils sont les premiers à vous remuer les tripes par de longs drones avant d'exploser dans des riffs violents. Leur groove est un leurre, un piège dans lequel les adversaires tombent souvent, en y voyant une baisse de niveau, avant que tout redémarre et fracasse les dents. A ma droite, j'ai nommé... Boris !
Et à ma gauche, le champion en titre, invaincu, jamais inquiété. Activiste sonore, terroriste musical depuis de longues années, il ne se concentre même pas sur les mélodies ou la lisibilité. Il n'est aucunement violent. Il pratique la destruction sur le long terme, avec un travail de sape énorme. Ses bruits numériques semblent d'abord inoffensif, mais ils perforent peu à peu les barrières du tympan, pour aliéner complètement l'adversaire. Il a beau être végétarien, il faut s'en méfier comme de la peste noire, d'un mouvement sur son clavier, il assène les décharges de bruit les plus violentes de la terre. A ma gauche, j'ai nommé... Merzbow !"
Dans un art martial imaginaire, Boris et Merzbow s'affrontent, les premiers se contentent de faire ce qu'ils savent faire, avec le génie et la violente intégrité habituelle, le second semble discret, mais rhabille en réalité totalement les morceaux des premiers, avec ses sons sortis d'ailleurs, aussi merveilleux qu'inutiles. Et dans l'histoire, c'est l'auditeur qui est KO de bonheur.
Boris et Merzbow montrent les poings sur ce Klatter chez Daymare Recordings. Et par la même occasion, ils prouvent que les gants de boxes sont loin d'être raccrochés.
A ma droite, ils sont trois, il ne faut sûrement pas se fier à leurs regards un peu trop gentils. Non non non, mesdames et messieurs. Ces trois-là cachent bien leur jeu. Derrière leur look de japonais lambda, il y a une véritable machine de destruction. Leurs guitares vrombissent et les basses résonnent dans les estomacs. Ils sont les premiers à vous remuer les tripes par de longs drones avant d'exploser dans des riffs violents. Leur groove est un leurre, un piège dans lequel les adversaires tombent souvent, en y voyant une baisse de niveau, avant que tout redémarre et fracasse les dents. A ma droite, j'ai nommé... Boris !
Et à ma gauche, le champion en titre, invaincu, jamais inquiété. Activiste sonore, terroriste musical depuis de longues années, il ne se concentre même pas sur les mélodies ou la lisibilité. Il n'est aucunement violent. Il pratique la destruction sur le long terme, avec un travail de sape énorme. Ses bruits numériques semblent d'abord inoffensif, mais ils perforent peu à peu les barrières du tympan, pour aliéner complètement l'adversaire. Il a beau être végétarien, il faut s'en méfier comme de la peste noire, d'un mouvement sur son clavier, il assène les décharges de bruit les plus violentes de la terre. A ma gauche, j'ai nommé... Merzbow !"
Dans un art martial imaginaire, Boris et Merzbow s'affrontent, les premiers se contentent de faire ce qu'ils savent faire, avec le génie et la violente intégrité habituelle, le second semble discret, mais rhabille en réalité totalement les morceaux des premiers, avec ses sons sortis d'ailleurs, aussi merveilleux qu'inutiles. Et dans l'histoire, c'est l'auditeur qui est KO de bonheur.
Boris et Merzbow montrent les poings sur ce Klatter chez Daymare Recordings. Et par la même occasion, ils prouvent que les gants de boxes sont loin d'être raccrochés.
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jeudi 17 février 2011
Unstoppable.
2011, année Sonic Youth ? Pas réellement. Ou plutôt une année Thurston Moore. Parce qu'en déjà trois sorties, pas un mot. Pas un mot de Kim Gordon, pas un chant. Rien du tout, juste de la guitare. Et encore de la guitare. C'est donc plus le Sonic Youth expérimental et insatiable. Jamais ils ne s'arrêteront. Jamais Thurston Moore raccrochera ses guitares, il les garde entre les bras, et enregistre à peu près tout ce qu'il joue.
Le problème de cette boulimie est simple à comprendre. A force de tout enregistrer et de tout sortir, de tout partager, on pourrait se lasser. Surtout avec un son si typique, avec une personnalité si forte. Puis, Thurston Moore a beau être proche du génie créatif, il doit bien avoir des passages à vide et enregistrer des titres moins bons que d'autres. On pouvait même s'inquiéter, et dire que Sonic Youth faiblit - voire vieillit ! - avec The Eternal et sa pop doucement amère. Mais ce serait assez égoïste, en fait. Thurston Moore ne joue pas de la musique pour nos oreilles, mais pour les siennes. Et on les sait doucement tordues, ses oreilles. Alors qu'il enregistre tout, c'est son problème. Qu'il le partage ensuite, c'est le notre. Et on en fait ce qu'on veut, de sa musique. Que ce soit du bruit ou un album acoustique.
Oui, acoustique. Encore un acte d'amour pour la guitare, à douze cordes cette fois, où Thurston désaccordera de plaisir les sons, inventera des thèmes qui sonne comme du Sonic Youth, mais sans Sonic Youth. Encore de la dissonance, cette fameuse dissonance qui, à force de l'entendre et d'en jouir, devient normale à l'oreille, elle ne dérange plus du tout, elle est logique et ancrée dans les cerveaux. C'est juste un autre mode de s'exprimer par la guitare. Un album dédié à Jack Rose, croisé de la guitare acoustique expérimentale, lui aussi, et ancien membre du groupe de drone Pelt. Les chiens ne font pas des chats. Ou l'inverse.
Bien sûr, l'intérêt d'un tel album est réduit, et destiné aux adeptes les plus hardcore de ce moyen de communication. Mais ne boudons pas notre plaisir, nous, membres de la secte de la dissonance jouissive.
Thurston Moore est infidèle et onaniste, il trompe son groupe pour faire la même chose seul, juste avec un autre matériel. Ça sort sur l'obscur label Vin Du Select Qualitite et ça s'appelle VDSQ Solo Acoustic Volume Five : 12-String Meditation for Jack Rose. Et si ça continue, va falloir un véritable album de Sonic Youth.
Le problème de cette boulimie est simple à comprendre. A force de tout enregistrer et de tout sortir, de tout partager, on pourrait se lasser. Surtout avec un son si typique, avec une personnalité si forte. Puis, Thurston Moore a beau être proche du génie créatif, il doit bien avoir des passages à vide et enregistrer des titres moins bons que d'autres. On pouvait même s'inquiéter, et dire que Sonic Youth faiblit - voire vieillit ! - avec The Eternal et sa pop doucement amère. Mais ce serait assez égoïste, en fait. Thurston Moore ne joue pas de la musique pour nos oreilles, mais pour les siennes. Et on les sait doucement tordues, ses oreilles. Alors qu'il enregistre tout, c'est son problème. Qu'il le partage ensuite, c'est le notre. Et on en fait ce qu'on veut, de sa musique. Que ce soit du bruit ou un album acoustique.
Oui, acoustique. Encore un acte d'amour pour la guitare, à douze cordes cette fois, où Thurston désaccordera de plaisir les sons, inventera des thèmes qui sonne comme du Sonic Youth, mais sans Sonic Youth. Encore de la dissonance, cette fameuse dissonance qui, à force de l'entendre et d'en jouir, devient normale à l'oreille, elle ne dérange plus du tout, elle est logique et ancrée dans les cerveaux. C'est juste un autre mode de s'exprimer par la guitare. Un album dédié à Jack Rose, croisé de la guitare acoustique expérimentale, lui aussi, et ancien membre du groupe de drone Pelt. Les chiens ne font pas des chats. Ou l'inverse.
Bien sûr, l'intérêt d'un tel album est réduit, et destiné aux adeptes les plus hardcore de ce moyen de communication. Mais ne boudons pas notre plaisir, nous, membres de la secte de la dissonance jouissive.
Thurston Moore est infidèle et onaniste, il trompe son groupe pour faire la même chose seul, juste avec un autre matériel. Ça sort sur l'obscur label Vin Du Select Qualitite et ça s'appelle VDSQ Solo Acoustic Volume Five : 12-String Meditation for Jack Rose. Et si ça continue, va falloir un véritable album de Sonic Youth.
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Sonic Youth
mardi 1 février 2011
Patate ?
Des pom-pom girls qui dans un élan de démence hurlent des lettres à la signification obscure, David Lynch prend possession de votre zapette et dans votre terreur, pourtant... vous riez. C'est le grand huit en slow-motion à côté de Mickey qui vous fait cet effet. Le paradis vous brûle les pieds car dans votre assoupissement vous avez glissé dans la cheminée et c'est la tête dans les nuages que vous vous réveillez en sursaut sous les applaudissements de la foule. Ouf ! Juste à temps pour l'apéro. Vous allez ouvrir à votre voisin qui désespère à la sonnette, un pack de bière à la main, avant de retourner, les pieds dans l'évier, vous installer dans le fauteil de votre aquarium du 7ème étage : "Et si on faisait un Mario ?".
Le mystère quant à la prononciation de ce nom (a.P.a.t.T) reste entier, mais une tournée française prévue en mars avec Gregaldur devrait offrir la réponse.
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vendredi 7 janvier 2011
Wild at Heart.
Brouiller les pistes, comme d'habitude. Voir que Deerhoof s'attaque au Mal, au diable, c'est source de nombreuses questions. D'autant avec cette pochette étrange, entre l'affiche d'un combat de catch et un artwork de groupe de metalcore emo... Étrange.Mais pas tant que ça, en fait. Parce que Deerhoof est un groupe d'aventuriers sonores, comme pouvait l'être Deerhunter, comme l'est Jamie Stewart, Sonic Youth et d'autres groupes nés dans les années 90. Il faut l'imaginer, cette bande de quatre trublions, s'équiper. Serrer les sangles et se lancer dans le vide d'un nouvel album.
Cette fois, ils ont fait table rase de ce qu'il y avait avant. Un album sûrement enregistré dans une cave de San Francisco, qui est produit, mixé, enregistré par le groupe seulement. Sans aucun intermédiaire. Sans aucun intervenant extérieur.
Donc Deerhoof défie le Malin de manière frontale, sans aucune aide extérieure, sans aucun conseil d'un quelconque druide. Ils s'en vont juste avec leurs armes, dans une quête délurée. Sans aucune peur au ventre. Et, alors qu'on pourrait s'attendre à un indigeste rapport de force tout en tension, Deerhoof tente d'intimider le Mal, comme Orphée charme Cerbère. Outre les volutes d'expérimentations habituelles du groupe, à l'instar d'un Stereolab ou d'un Broadcast, Deerhoof s'élance dans des comptines pop, pleine de candeur, mâtinée de riffs digne de Dinosaur Jr, de refrains imparables, de volupté kitsch et d'envie enfantine. Le tout porté par la délicieuse voix de Satomi Matsuzaki.
Tout est une question d'enrobage. Deerhoof brouille ses pistes, Deerhoof ne veut pas que l'on retrouve sa trace facilement. Mais ce qu'ils font, c'est de la pop, du mieux qu'ils peuvent. Sans aucune volonté de révolutionner quoique ce soit. Juste comme ils le sentent. Ils y vont comme ils défient le Mal. Pour s'amuser, avec le sourire. Un petit conte de fée donc, que l'on pourrait psychanalyser longtemps, mais ce serait se fourvoyer. Un petit conte de fée qu'ils continuent de transmettre; la tradition orale le veut, comme si rien n'était figé, et que tout pouvait bouger au dernier moment, sous l'impulsion incontrôlable d'un des membres. Deerhoof, c'est l'impétuosité du chat botté et le courage de Cendrillon, c'est la beauté de La Belle au Bois Dormant et la folie des sept nains. Un glorieux mélange imprévisible et imparable.
Les aventuriers de Deerhoof rechaussent les boots de randonnée cette année, avec un magnifique Deerhoof vs Evil qui sortira sur le super label Polyvinyl Records. Et ils reviennent de leurs aventures imaginaires avec un folklore bien à eux, et fascinant.
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Pop
mercredi 8 décembre 2010
Once Upon a Time in America.
Dans une semaine, je m'en vais à New York pour découvrir le jeune continent, celui qu'on appelait encore le "nouveau". Genre le bon élève qui arrive avec une paire de lunettes, et une grosse pomme pour le prof. Un peu jeune, genre le surdoué qui finira vite exclu ou souffre-douleur. Avant qu'il se venge une fois adulte, bien sûr.Il était très attirant, Tocqueville en faisait l'éloge, il était un mélange de toutes sortes de populations, avec quelques massacres certes, quelques tâches sombres, mais c'était la jeunesse. Maintenant, il fait semblant d'aller beaucoup mieux, d'assimiler et de comprendre, de passer outre tout cela, grâce à Dieu.
Trois données principales donc, là-dedans : Dieu, la diversité et le côté bipolaire, entre élève modèle et bad ass notoire. A New York, on aussi bien du gangsta rap dans la rue, de la musique yiddish, des clubs enfumés de jazz, du folk dans le Village, et toute la hype indie du monde. Et il y a aussi des extraterrestres. Ceux qui incarnent finalement le fameux "melting pot" US, mais à la manière musicale.
Gang Gang Dance vient de New York. Des gangs, de la dance. Et Dieu aussi. Autrement dit, un mélange détonnant entre du hip hop, des flows ravageurs parfois, des boucles hallucinées type "j'ai pris trop de LSD je ne redescendrai donc jamais !", des beats ravageurs et des nappes de sons complètement envoutantes. C'est à la fois tribal et planant, un mélange étrange entre candeur pop pour les élans mélodiques, et fureur breakcore pour la violence du propos et le plaisir de désarticuler des sons. Autrement dit, retrouver Gang Gang Dance, c'est se retrouver plonger dans une cave New Yorkaise, sous la neige, dans le noir, avec le son trop fort qui sature, un pauvre mec qui rappe et une nana qui invoque de sombres Dieux ésotériques.
Un cocktail multicolore pour oreilles danseuses, mais les effets sont vite contagieux et se propagent aux autres parties du corps. L'ami de vos soirées de Noël.
Gang Gang Dance sort donc ce nouvel EP, un seul titre d'un quart d'heure. Ca s'appelle Kamakura EP, c'est chez Latitudes, et ça aidera à digérer le foie gras.
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Experimental
dimanche 14 novembre 2010
La Machine Infernale.
La langue de Goethe, la langue du romantisme, la langue de la philosophie. L'allemand est à la fois la langue de la rigueur, celle dont Hegel fait l'apologie pour sa pureté, et la langue de la poésie romantique, de la souffrance du jeune Werther. Parce que chaque mot renvoie à un concept précis, elle est dépourvue de toute ambiguïté, l'allemand est précis comme une machine, une mécanique bien huilée aux sons particuliers, entre agression et grâce.Alors avant tout, il faut mémoriser ce nom. Einstürzende Neubauten. Avec le tréma où il faut. Ensuite, il faut apprendre à le prononcer. Et la même chose avec les noms d'albums. Tâche assez difficile. Mais le plus dur, l'air de rien, reste l'écoute. Se plonger dans le dédale Einstürzende Neubauten est aussi douloureux que de cracher ce nom. Le groupe allemand n'est pas là pour faire dans la grâce. Il a choisi son camps, celui de la violence et de l'agression, le camps de l'intensité pure. Aux sons imperturbables des machines s'ajoutent des incantations terrifiantes dans cette langue ô combien forte. On croirait un prophète déchu sur un trône qui s'effondre, annonçant l'apocalypse, la fin de tout, porté par un enthousiasme quasi malsain, les yeux fous et des gestes incontrôlés. Chercher une accroche dans ce déluge industriel post-apocalyptique revient à chercher de l'humanité dans le regard d'un marteau-piqueur. Le concret explose aux oreilles dès les premiers sons. Pas de musique, des sons métalliques. Il y a dans ce disque plus de tourments et de folie qu'il n'en faut. De la première à la dernière seconde, ce n'est que déchaînement de violence irrationnelle. Un amas glauque de sons et de hurlements dans une langue gutturale. Mais de tout cela jaillit une émotion rare. "Armenia" hante longtemps, par sa beauté froide, ses hurlements déchirants et ses implosions de douleurs. Inutile d'attendre des mélodies, ce n'est que le bruit d'une machine infernale qui s'emballe.
En 1983, Einstürzende Neubauten sort le terrifiant Zeichnungen Des Patienten O.T sur le label Some Bizarre, de l'effroi pur.
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mercredi 29 septembre 2010
L'Ami Américain.
Dans dix ans, quand on s'attachera à ressasser le passé d'une décennie, à vouloir trier dix ans de musique, à vouloir classer pour des raisons étranges, comme une monomanie, on ressortira The Age of Adz de notre chapeau. Ah ça, madame, c'était de l'album aventureux ! Ah bah ça, il y avait de la recherche à l'époque, des défis lancés à la gravité, de la folie ! The Age of Adz c'est une révolution ma petite dame, c'était novateur comme rien d'autre, avec des sons utilisés comme jamais ! Alors on réfléchira, et sans aucun doute que Sufjan Stevens se retrouvera dans les cinq grands disques de la décennie. Parce que ce mec là est complètement fou, et que ses disques lui ressemblent. L'ultime morceau de vingt-cinq minutes sera devenu une référence et un acte de bravoure. On l'étudiera dans les conservatoires.Dans vingt ans, on tombera par hasard sur ce classement de la décennie 2010. "Tiens, Sufjan Stevens, ça fait une paye que je ne l'ai pas écouté". Alors, avec une envie pleine de curiosité, on se replongera dans le passé. Et bien sûr, ce ne sera que déception. Non mais c'est quoi ce disque ? Sufjan vient de découvrir Pro Tools et utilise tous les effets, c'est indigeste et ridicule. Ce disque a vieillit, c'est bien dommage. Non mais comment fait-il pour rendre des mélodies fantastiques aussi grossières ? On dirait le rock pompier de Queen ! Alors, avec une moue dédaigneuse, on se dira qu'on est devenu un vieux con, et on retournera écouter ce nouveau disque de Jazz-IDM, le nouveau genre à la mode et le futur disque de l'année, sans aucun doute.
Dans trente ans, Sufjan Stevens fera une tournée d'adieu dans des stades. Le grand mégalo, le nouveau Roger Waters. Un concert unique, improvisé, sans aucun filet, pour chaque états des Amériques. Il sera bien loin ce The Age of Adz. Sufjan sera retourné aux bases : le banjo. Il sera seul sur scène et chantera trois heures, sur un décor grandiloquent. A la fin de la tournée, on apprendra qu'il aura tué sa femme en hommage à Phil Spector. Et, face à ce fait divers aussi tragique qu'amusant, on se précipitera sur la version naked, épurée de ce disque. "Ah mais c'était quand même pas mal...". On réécoutera la version originelle, et pourquoi pas, après tout.
Dans quarante ans, tout cela sera enfoui on ne sait où.
Mais aujourd'hui ? Aujourd'hui, on se contentera d'écarquiller les yeux sur "Vesuvius", et de se dire que ce mec est cinglé, qu'il y a beaucoup trop de choses sur son disque, mais c'est ça qu'est bien. Les sons ont beau être rétros voire ridicules, ils s'intègrent à merveille avec cette voix cristalline qui se déploie, s'envole et retombe en zigzag. Que Sufjan Stevens intègre des bouts d'électroniques, finalement, ça n'a aucune importance. Parce que c'est juste brillant. Un disque de virtuose, indescriptible, insaisissable, qui tangue sans arrêts entre le "too much" et le sublime. Il y a des chœurs partout, et alors ? Sufjan Stevens invente le mille-feuille musical, mais il y a de la crème chantilly dans la crème pâtissière histoire de rendre le tout moelleux et aérien.
Alors très bientôt, The Age of Adz sortira chez Asthmatic Kitty Records, il ne mérite aucune analyse ou interprétation, parce qu'il nous échappe complètement. Il se savoure sur place, en fait. Le futur en fera ce qu'il veut.
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vendredi 17 septembre 2010
Let the Blind Lead Those Who Cannot Feel.
Qu'on se le dise, Deerhunter n'est plus ce groupe aventureux prêt à enfiler les boots pour s'engouffrer dans n'importe quelle brèche qui cacherait une grotte où tout résonne. Deerhunter en a fini avec Cryptograms et le mystère fascinant de la folie, où le bruit décalque la peur. Déjà avec Microcastle, on le savait. Sans compter Atlas Sound, où Bradford Cox s'amuse seul. Adieu donc, la fougue de la jeunesse. De là à les enterrer, peut-être pas.Parce que, finalement, ce tournant qu'est Microcastle, cette entrée dans l'accessible, ce n'est qu'une suite logique, une évolution normale : il faut se dénuder au fur et à mesure et épurer la tempête sonore pour en retrouver que la fibre, le noyau : la mélodie. Bradford Cox ne les cache plus derrière des réverbérations aériennes, il les fait jaillir de sa voix et de sa guitare. Deerhunter n'est donc pas statique pour un sou, bien qu'en concert, c'est de cette passivité qu'émane la puissance. Deerhunter continue la chasse au gibier après avoir taper le gros lot. Alors oui, c'est trop pop pour du Deerhunter, c'est trop facile à écouter, on en sent même les singles directement ("Desire Lines" et ses "oh oh" qu'on pourrait confondre avec du Dandy Warhols...). Mais l'identité Deerhunter reste présente, par la voix de Bradford Cox, sa façon de prononcer les mots, de les écrire et de les chanter.
C'est tout l'inverse de cette pochette d'album : le syndrome de Marfan déforme Bradford, lui fait des mains allongées et cette carcasse dégingandée. La petite dame atrophiée, elle, implore le ciel. Bradford lui, vit avec sa difformité et ne s'appesantit sur rien, il continue son bonhomme de chemin, d'un pas décidé, passant où il le veut et en laissant à chaque fois la même trace. Celle d'un grand musicien toujours inspiré laissant sur sa route des merveilles ("He would have laughed", l'ultime titre). Sa musique autrefois difforme, elle aussi, se modèle peu à peu, prend des proportions humaines, voire trop humaines.
Cette année, l'album de Deerhunter sera trop pop, il s'appellera Halcyon Digest et sortira chez 4AD. Et si le groupe a rejoint le sentier le plus facile, il n'est pas le plus court, et derrière chaque pépite trop pop de ce nouveau disque se cache la force de Bradford Cox : savoir construire un édifice indestructible aux premiers abords, mais donner la notice pour le démanteler et en percevoir toute la fragilité.
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mardi 31 août 2010
La Bête Humaine.
S'il y a bien quelqu'un qui niait l'individu, c'était Émile Zola. A l'instar de la sociologie naissante, Zola écrasait l'être avec la société et la science. Une science imperturbable, qui fait du fils d'ouvrier un ouvrier. L'alcoolique engendrera des alcooliques. Pas de place pour la liberté dans ce dédale. Juste un mécanisme qui s'applique, coûte que coûte. Les Lantier feront des Lantier. Le meurtre, l'horreur sont intrinsèques à leur condition, et ils ne peuvent s'en défaire. Cette mécanique inhumaine se joue en pleine révolution industrielle, quand la vapeur remplace les animaux et les chevaux, que les machines et les mines fleurissent. Les ambiances de Zola sont sombres et glauques, il s'attache à mettre en lumière le morbide, le malsain de tout cela, se concentre sur la part sombre des hommes, en oubliant les miracles.Jésus, lui, remet l'individu et la liberté au centre de tout. Il redonne la vue, ressuscite Lazare, "lève-toi et marche !". Bien loin de toute idée religieuse, la figure de Jésus incarne celle d'une liberté. Pasolini en fait l'icône d'une cité idéale dans Il Vangelo Secondo Matteo, où le marxisme s'immisce dans l'évangile. Dostoïevski voit en l'existence de Dieu la limite nécessaire à la liberté. "Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis". En d'autres mots, Jésus, comme la science ou la société, offre une explication. Mais cette explication s'adapte à l'homme, elle lui offre le libre-arbitre, le choix de ses actions. Ce n'est pas une contrainte, c'est seulement un cadre où l'individu est individu. Bien plus qu'un simple pion déterminé par une instance supérieure.
Nika Roza Danilova percute ces deux idées. Dans un décor industriel et sombre, elle dresse un cadre, comme une toile, où les rythmes sont des mécaniques incoercibles, ou les nappes comme les machines ne perdent jamais la cadence. Elle tisse petit à petit sa toile. Et, sur cette aire décharnée, elle se débat. Elle tente d'échapper à ce destin qui s'impose. Elle se pose comme une agitatrice de la machine infernale, remettant l'homme au devant de tout. Sa voix efface les ondulations et martèlements des machines dignes de Nine Inch Nails, pour y jeter des sentiments purs, des vraies actions humaines, organiques et charnelles. Le combat entre Jesus et Zola n'est en rien stérile, il donne naissance à une synthèse, digne de la plus belle dissertation : comment vivre le libre-arbitre au sein d'une société réglée comme une montre suisse ? Une question forcément sans réponse. Qu'importe l'âge. Mais à laquelle elle répond par des incantations hantées.
Sur du Zola, Nika Roza Danilova fait du Jesus. Elle mêle deux extrêmes : la foi et le rationnel. Lyrique et possédé, terrifiant et aussi pur que le sourire de Nana, le lugubre devient lumière entre les mains de Zola Jesus, qui sortira son Stridulum II le 6 septembre chez Souterrain Transmission.
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dimanche 29 août 2010
Up In The Air.
La semaine dernière, avant de faire mes bagages, j'organisais mon vol. Pour un vol réussi, il faut céder à tous les clichés. On est dans le ciel, au-dessus des nuages. Même avec l'habitude, ce lit cotonneux reste beau à mourir. Ajoutons à cela les étranges sentiments du voyage : laisser un endroit pour rentrer à la maison, fermer une parenthèse de l'existence, clôturer un moment, simplement. Alors des adieux comme ça, il faut y mettre les formes. La première précaution était de choisir la musique appropriée. Pour voler, il faut du post-rock. Je ne sais pas si c'est la conséquence de la pub Air France, mais l'avion, c'est prendre son temps avec la musique la plus aérienne possible.La première idée, c'était le culte Lift Your Skinny Fist Like Antenna to Heaven de Godspeed You ! Black Emperor. Je le connais par cœur mais peu importe. Mais une autre pensée est venue se bousculer : The Earth is not a Cold Dead Place. C'est pas que je suis superstitieux, mais des explosions dans le ciel quand je suis en avion... Bref, finalement, je me suis souvenu d'un conseil avisé de Vianney il y a quelques années maintenant. Quelque chose du genre "Tu dois écouter WEG !". WEG, la feinte pour prononcer World's End Girlfriend, le projet de Katsuhiko Maeda (le plus facile à prononcer reste WEG...). Me voilà alors dans l'avion, peu après le décollage, le casque sur les oreilles, à voler sur la bande son de WEG. Un post-rock mâtiné d'IDM, de brisures, de ruptures de rythme qui s'amoncèlent sur les cordes lyriques et mélancoliques. Une construction savante qui s'étire peu à peu, qui prend de plus en plus de place, qui accompagne tellement bien ce défilé de nuages par le petit hublot. Qui accompagne tellement bien les souvenirs qu'on laisse là-bas, auxquels on ne veut pas penser, de peur de les consommer instantanément. On préfère les garder pour plus tard.
On repense aux adieux, à ceux qu'on ne reverra sûrement jamais, malgré les "si jamais tu veux venir, si t'es dans le coin, n'hésite pas". A ceux qu'on aimerait revoir, même s'ils sont au bout du monde, et à celle qu'on reverra sans aucun doute, même si elle est au bout du monde. S'affranchir des clichés ne sert à rien, ils sont tellement agréables.
Finalement, il faut retourner sur la terre ferme. Groggy par le vol, par la musique qui n'a pas cessé une seconde dans les oreilles, mais qu'on avait presque oublié tellement elle se fondait dans les pensées. Les pensées et la musique, la vision et la musique, tout ça ne faisait plus qu'un. Le ciel vu du bas, c'est quand même moins beau. La musique elle, est toujours aussi belle.
En 2007, World's End Girlfriend sortait Hurtbreak Wonderland chez Human Highway, et c'est beau comme des adieux.
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vendredi 16 juillet 2010
L'ours.
L'actu, en ce moment, déborde. On peut entendre des nouveaux morceaux du Lisbon de The Walkmen qui font fort plaisir (ici), on s'échauffe pour les festivals (Vianney vous racontera comment se griller les méninges à Dour), des leaks commencent à filtrer (of Montreal notamment, dont on parlera demain si Dieu le veut) et Secret Story a repris. Autrement dit, le temps manque.Et, de manière assez discrète, un des retours les plus attendus a eu lieu. Noah Lennox, qui se cache sous le nom de Panda Bear, qu'on connait très bien pour être le chouchou de Pitchfork avec ses sbires d'Animal Collective, nous a sorti un deux titres sous le nom de Tomboy. C'est comme un apéritif en attendant la soirée. Il envoie un single pour faire patienter jusqu'à l'été, et en septembre sûrement, il sortira son album. Mais, il ne faut pas sous-estimer le fan hardcore qui sommeille derrière certains. Parce que deux titres, c'est bien, mais plus c'est mieux. Et là, les enregistrements live des récents sets de Noah Lennox lors de divers festivals dévoilent le futur Panda Bear.
M. Lennox a pris un coup de vieux. Rappelez-vous, Animal Collective et ses délires expérimentaux, son premier album Person Pitch, qui partait dans tous les sens. Noah Lennox était un gamin qui s'aventurait partout, qui ne se fixait pas de limites. Un gamin quoi, de la musique un peu fofolle et sans cohérence. C'était cette absence d'inhibition qui faisait la force de Panda Bear. Mais le temps passe, et si on appréciait les bonnes vieilles expressions surannées, on parlerait "d'album de la maturité". A part quelques incartades, c'est très lent, très ambiant. Lennox prend son temps pour créer des ambiances, des rythmes et des mélodies toujours aussi sucrées, avec ces airs sortis de nulle part. On s'attend à ce qu'Animal Collective envoie du rêve et de la danse, Panda Bear, seul, se contente uniquement de la première partie : de longues nappes où il pousse sa voix. Il se contente du minimum sans perdre l'âme de sa musique. Il enlève les choses derrière lesquelles il se cachait.
D'adolescent débordant d'hormones, Noah Lennox est devenu un enfant sage. Et ça s'entend sur ce bootleg live (de très bonne qualité d'ailleurs) de cette année, au festival Primavera.
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lundi 7 juin 2010
Les Possédés.
Xiu Xiu, 7 Juin 2010, La Cave aux Poètes, Roubaix.
Moins d'une centaine de personnes présentes pour voir Xiu Xiu... Moi qui pensais que ce groupe était un des pionniers et un des symboles de ce rock expérimental américain. Je le pense encore, mais finalement, c'était une aubaine. Parce que la salle s'alliait parfaitement à l'oppression de la musique. Dans cet endroit contigu au plafond très bas, quelques spots de lumière essaient de faire illusion. Mais le noir prend le dessus. Ce qui résume assez bien Xiu Xiu.Entre les cymbales froissées par les frappes incessantes de Jamie Stewart et les tourbillons soniques de bruits qu'il lance en s'acharnant sur sa game-boy, il y a chez Xiu Xiu un petit quelque chose profondément 80s. Ce n'est pas seulement le synthé ou la reverb, ce n'est pas seulement les expérimentations. Non. Xiu Xiu reprend le flambeau des Smiths, le flambeau des "derniers romantiques". La musique de Xiu Xiu est profondément romantique, faite de ce romantisme noir qui exacerbe les sentiments, l'ego et les troubles. La façon dont Stewart chante ces chansons parle d'elle-même. Il est tendu, ses mouvements sont secs et saccadés, mais sa voix ne flanche pas et dévoile toute la densité d'une musique à la fois enveloppante et totalement étourdissante. Le lyrisme cède sa place à des passages dignes de Merzbow. Il y a dans cette musique une fascination pour la souffrance et la mort. C'est pour ça que Stewart garde constamment les yeux fermés, pour que ses incantations ne les attirent pas, pour ne pas les voir en face. Une sorte de fuite en avant pour exorciser ses tourments, à base de bondage et de "Dear God, I hate myself !". Non, cette musique n'est pas simple, elle est dense et profonde. Mais elle réussit à se vêtir de ses plus beaux attraits pour faire illusion.
Jamie Stewart ne décochera pas un mot du concert. Il restera dans sa bulle, accroché à son micro sans arrêt pour qu'un cher Dieu exauce ses volontés, comme s'il savait parfaitement qu'il était du mauvais côté et qu'il fallait entamer le chemin de la repentance, ce qui implique une auto-flagellation publique. Jamie Stewart tente de rompre son sort par la musique, simplement.
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vendredi 4 juin 2010
Le Ruban Blanc.
Et voilà le disque le plus extrême de l'année. Sur l'excellent blog Gunrunner, il est décrit ainsi : "Imaginez Sunn O))) avec du chant hurlé, du chant clair féminin, du violon tout en louant le Seigneur sur une rythmique crust, et bien vous avez The Body." Intriguant ? Extravagant ? Certainement oui. C'est même un truc de cinglé, pas pour sa violence (il y a toujours pire), mais pour l'ambiance post-apocalyptique du disque.Ça commence tellement doucement, avec un choral a capella, doux et mystique. Comme dans l'ultime scène du Ruban Blanc de Haneke. Et on le sait, Haneke recherche l'origine du mal. The Body l'a trouvé. Parce que la suite est tellurique. Sur un bourdonnement dévastateur, des hurlements hystériques, comme s'ils avaient été enregistrés en écoutant derrière la lourde porte en bois d'une salle de torture. Bien sûr, comme dans tout album de drone qui se respecte, il y a ce côté cérémonial, une messe satanique avec des boucs et des poulets dans lesquels on lit un avenir pas très ragoûtant. Un ouragan de douleur et de peur s'abat. La voix est quasiment plus terrifiante que celle d'Alan Dubin de Khanate... Il y a des passages plus calmes, plus ambiants et plus noirs. Mais ils ne font que préparer le terrain pour les explosions hystériques. Aux premières écoutes, ce disque semble être du n'importe quoi. Aux suivantes aussi, mais un n'importe quoi obsédant, parce que la peur est incarnée en lui. Le mal s'immisce par tous les pores et jaillit de ce disque. C'est comme regarder le mal : savoir parfaitement que l'on n'y participe pas, mais que notre regard fasciné ne fait que cautionner ce qu'il se passe. Un sentiment étrange entre répulsion et attraction. Pire qu'un snuff movie, pire qu'une exécution en direct à la télé. Le mal dans toute sa splendeur en somme.
The Body sort son album au doux nom de All The Water of the Earth Shall Turn To Blood cette année chez Aum War Records, et c'est pas un disque pour les mormons.
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jeudi 3 juin 2010
The Night of the Hunter.
La bonne nouvelle du jour, en plus des vacances, c'est que Swans se reforme. Et passera en France. Autant dire qu'une bande de doux dingues va débarquer. Jarboe (qu'on connait par exemple pour son association avec Neurosis) et surtout Michael Gira (qui a créé le magnifique folk ténebreux des Angels of Light). Swans, c'est bien loin du Lac des Cygnes. Ou alors c'est un cygne noir sur un lac d'huile dans la nuit. Ou, pour coller à l'actualité, un joli bébé cygne pris dans une marée noire. Enfin, tout ça pour dire qu'un groupe majeur de plus qui se reforme, c'est un grand plaisir. Après My Bloody Valentine, Pavement, Atari Teenage Riot, voilà Swans.Michael Gira porte le chapeau comme Al Jourgensen. Il a un regard terrifiant, et une voix venue d'outre-tombe un peu comme chez les Sisters of Mercy, ce qui donne au tout un côté gothique sado-masochiste pas dégueulasse. Parce que le son est lourd, les chansons sont lentes, Michael Gira pose sa voix et laisse ses mots se répandre dans le son, c'est grave et révérencieux. C'est profond, ça vient de l'intérieur, exactement comme le cri de Robert Mitchum chez Charles Laughton, dans le plus grand film noir qui existe, The Night of the Hunter. Et Swans avance avec la même ambiguïté. Mitchum a sur une main tatoué "Love", sur l'autre "Hate". La vie n'est que l'affrontement de ces deux forces. S'il raconte que l'amour l'emporte, il veut faire le mal. Il veut tuer. Swans parle des enfants de Dieu, pousse à prier le Seigneur. Reste à savoir quel Seigneur. Celui du ciel ou celui sous terre ? Dieu ou Satan ? Tout est là. Dans l'éternel duel entre le diable et Dieu, entre l'amour et la haine, entre le bon et le mal, Swans ne sait trouver sa place. Du coup, c'est une musique totalement nihiliste et vide d'espoir qui jaillit. Jarboe en pythie incantatrice, Michael Gira en prophète déchu. Une langueur paralysante de peur, mais d'où, peut-être, le salut émergera.
Swans exhume ses fantômes sur Children of God en 1987, sur le label Caroline, et c'est aussi beau que le noir et blanc de Charles Laughton.
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mardi 1 juin 2010
The Masked Ball.
Alors voilà. Pour tout expliquer, le pourquoi du comment, il faut remonter à il y a environ dix minutes. Quand le mangeur de Krisprolls Soderling a battu Dieu tout puissant Roger Federer. J'adore la Suède et les suédois, mais il y a des limites. Et battre Roger c'est juste un incident diplomatique majeur. Alors j'invite tout le monde à brûler ses meubles Ikea. Et à acheter du Suisse. Cette intro n'a aucun rapport avec le disque d'aujourd'hui, mais fallait le dire.Enfin un peu quand même. Parce que ce disque transpire l'apocalypse. Et Roger qui perd c'est pire que l'apocalypse. Mais j'arrête là les comparaisons avec le tennis. Elles seraient trop faciles.
Il y a dans Eyes Wide Shut chef-d'oeuvre absolu et meilleur film de Stanley Kubrick, une scène fantastique qui résume le disque à elle toute seule. Tom Cruise masqué, au sein d'un château colossal, déambule entre les ombres noires et rouges. La grande salle est le lieu d'un rite érotique. Une énorme secte des regards se posent sur des femmes nues, dans des incantations mystiques et terrifiantes. Pendant près de vingt-cinq minutes, Kubrick filme une orgie. Mais jamais quelque chose n'aura été si oppressant, avec tant de tension. Les pas de Cruise ne sont pas assurés. Il a les sens en éveil total, il est l'intrus et il le sait. Il ne veut se faire remarquer. Kubrick rend ce qui devrait être beau terrifiant.
David Tibet fait pareil. Sa musique est mystique. Il lance des incantations comme Einsturzende Neubauten ou dans une moindre mesure, Khanate. Il y a dans sa voix la profonde conscience qu'il sera démasqué, le tout entouré de cris d'enfants et de comptines en guise de mélodie. Il modélise sa terreur et essaie de la canaliser. On attend une explosion qui ne vient jamais. Il n'est pas question de rage, de haine ou d'autre. Mais juste de tension, de peur et de tristesse. Donc de beauté, mais une beauté froide et terrifiante, comme ces femmes nues masquées de Kubrick.
Current 93 continue à sortir des grands disques, après un sublime Aleph at Hallucinatory Mountain en 2009. Cette fois-ci, c'est Baalstorm, Sing Omega, c'est chez Coptic Cat et c'est beau comme une longue prière qui précède l'apocalyspe.
Et pour le plaisir :
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mardi 18 mai 2010
Full Metal Jacket.
On ne le répétera jamais assez, mais Bradford Cox est grand. Et pas que par la taille. Son passage chez Pitchfork pour jouer dans la catégorie Cemetery Gates le prouve (si ça restait à prouver) encore. Et forcément, s'appeler Deerhunter, c'est une référence directe au chef-d'oeuvre de Michael Cimino, The Deer Hunter (traduit n'importe comment en français : Voyage au bout de l'enfer, comme un clin d'œil raté à Céline). The Deer Hunter, c'est Christopher Walken et Robert de Niro, hantés par le Vietnam. Hantés par la guerre et son horreur. (C'est aussi le meilleur film sur le Vietnam). Alors qu'ils auraient préféré chasser le chevreuil. (Celui qu'on voit sur la pochette, entouré d'un halo psychédélique de lumière, comme si les deux acteurs avaient abusé du LSD avant la chasse).Et le génie, dans le film de Cimino, ce n'est pas de savoir filmer la guerre, mais d'en montrer l'avant et l'après. L'avant, une scène de bal gigantesque digne de Visconti, l'après, l'horreur et la folie. Une aliénation totale du monde pour Walken, une volonté de revenir à la vie réelle qui se transforme en échec pour De Niro. Comment passer d'une vie normale, faite de chasse au chevreuil et de mariage, d'alcool et de femmes pour en arriver à un statut si misérable ? La guerre. A la manière d'un The Wall, Cryptograms pourrait être un disque qui montre le mécanisme de l'aliénation, de la déconnexion qui peut s'opérer entre l'esprit et le réel. Comment Christopher Walken peut arriver à jouer sa vie chaque soir à la roulette russe. C'est absurde, dément, fou. Cimino met tellement de tension dans ces scènes, tellement d'incertitudes. Il est impossible de savoir ce qu'il se passera. De savoir si l'arme tirera ou non. Si la mort frappera ou le semblant de vie persistera. Ce disque régénère cette tension, elle donne un son aux silences terrifiants du film. Il incarne ce qui doit être les sentiments, les idées qui passent par la tête de Christopher Walken avant d'appuyer sur la gâchette. C'est la force du hasard. La providence ? Le destin ? Un destin forcément tragique. Soit il condamne à la mort par explosion, soit il punit d'une folie intérieure et masquée. Qu'importe l'issue, Deerhunter en a fait la bande son.
En 2007, Deerhunter frappe fort avec Cryptograms, sur le label Kranky. Et c'est beau comme le Vietnam sous la pluie.
Et si ça continue, vous allez croire que je parle de disque seulement pour parler de cinéma.
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