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samedi 29 octobre 2011
The doors of Perception.
La parallaxe, c'est l'influence du mouvement, c'est la perception d'un objet qui change parce que la position a changé. C'est regarder d'un autre angle et ressentir différemment. C'est une histoire de subjectivité pure. La réalité reste ce qu'elle est, un bloc immuable et qui n'évolue que dans un sens, si elle évolue. La parallaxe, c'est un regard neuf, c'est court-circuiter la réalité en tant que telle, c'est lui offrir un visage nouveau. C'est refuser de suivre le courant et de se résigner à une seule vision. La parallaxe, finalement, c'est l'incarnation de l'idéalisme, un mouvement perpétuel qui permet de toujours croire. On tourne et on tourne, on reconsidère sans arrêt, comme un déni flagrant de réalité.
Bradford Cox serait le roi de la parallaxe. Il est l'incarnation de ce paradoxe entre l'immuable et le mouvement. Les choses restent les mêmes, seule la façon de les regarder change. L'objet immobile, c'est lui-même. C'est sa voix, sa perception de la musique, ses mélodies, son approche des mots, sa façon de les étirer. Le monolithe, c'est sa musique. Au commencement, elle était bruyante, noyée dans des élans de saturations et d'effets. C'était la folie de Cryptograms et la force du mur du son, un grand classique remis au goût du jour par Deerhunter dix ans après Sonic Youth. Et peu à peu, Deerhunter s'est épuré. Microcastle et sa pop, son "Agoraphobia" bien trop tubesque pour extirper la cire des oreilles comme avant. Halcyon Digest en point d'orgue de cette évolution, Deerhunter n'est plus le groupe aventureux d'antan. Mais il y a une constante dans l'histoire : la force de la musique, qu'importe sa forme. Si la musique de Bradford Cox devient plus lisible, elle demeure la même. Elle est hantée de la même sensibilité, qu'importe le niveau de distortion.
On pourrait appliquer le même cheminement à Atlas Sound. Seul, Bradford Cox s'est amusé à expérimenter. On se noyait de bonheur dans Logos, on se perdait dans ses Bedroom Databank, entre expérimentations parfois peu intéressantes et chansons folk à fendre le cœur. Parallax conclue la route. Bradford Cox opère un nouveau changement de perception sur la même entité : sa sensibilité. Oui, Parallax est bien gentil, clair et lisible. Il est un album trop facile, trop catchy. Danser aisément sur "Angel is Broken", pleurer aussi, un peu, sur "Te Amo". Mais l'important est bien ailleurs. Parce que, qu'importe la forme, le fond demeure le même. C'est Bradford Cox qui chante la bande son de n'importe quel état d'âme, n'importe laquelle des humeurs, comme s'il sondait les sentiments mieux que tout le monde, savait les exprimer en trois accords et quelques mots. C'est toujours la fibre même sa musique qui s'impose.
Bradford Cox ne cesse jamais d'opérer parallaxes sur parallaxes. Il offre toujours un regard nouveau sur ce qui, au fond, reste profondément identique. Et nous, dans l'histoire, on a beau regarder cela dans tous les sens, on se retrouve toujours les bras ballants devant une telle sensibilité. Alors on abandonne lentement nos analyses trop poussées sur Bradford Cox. Tant qu'on ressent sa sensibilité résonner au plus profond de son ventre, les attraits de sa musique n'importent pas. Et c'est ça le plus beau, dans ces histoires de perceptions. A la fin, on finit par oublier toutes ces histoires de parallaxe. Au lieu de remodeler la réalité en changeant d'angle, on ferme les yeux et on l'embrasse totalement.
Bradford Cox offre Parrallax chez 4AD. La preuve que Bradford Cox ne tourne plus autour du sujet et va directement à l'essentiel.
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jeudi 22 septembre 2011
It's-been-a-long-time Toy Warning
Flotation Toy Warning (rencontre et concert) - Hospice d'Havré, Tourcoing
Le 10 septembre 2011
Il y a parfois un fossé entre la représentation d’un groupe, son aura et son image, et le groupe lui-même. Le contraste est saisissant entre les mains tremblantes et avides de l’adepte de Flotation Toy Warning et les mains tremblantes que les musiciens cachent. En arrivant dans le hall de la salle, quelqu’un demande s’il reste des places. La surprise est immense : oui, il reste des billets. Comme si le groupe était un mythe, comme si toute la métropole lilloise s’y retrouverait. C’est une évidence, Flotation Toy Warning fait partie de la catégorie des groupes qu’on adule. L’excitation est palpable, tout le monde se retrouve dans la – petite – salle et partage sa passion de ce secret qui n’en est pas un. Flotation Toy Warning a autour de lui le halo de l’adoration d’une communauté ébahie par Bluffer’s Guide to The Flight Deck. Et, après des années de silence radio, Flotation Toy Warning prend aussi la pression du retour.
L’attente est indéfinissable. Tout le monde se croit comme dans un rêve, tout le monde se dit « enfin ». Derrière, le groupe se prépare tranquillement. Ils n’ont pas l’air stressé. Ils expliquent qu’ils sont excités à l’idée de rejouer après près de six ans d’absence. D’autant plus dans un pays où on les a toujours soutenus, que ce soit le label Talitres ou les admirateurs anonymes, ceux qui s’extasient juste en entendant prononcer le nom du groupe. Le culte autour de ce groupe reste flou. C’est sûrement ce choix de disparaître juste après être apparu, retourner dans l’ombre pour se protéger. Personne n’a pourtant oublié. Et ce retour apparait alors comme un miracle. Paul Carter le dira lui-même, juste avant d’entrer sur scène : « It’s-been-a-long-time Toy Warning ».
Avant cette plongée dans la lumière après des années dans une ombre confortable, il fallait poser la question fatidique. Celle que tout le monde a sur les lèvres, depuis six ans maintenant. La réponse fait trembler d’impatience. Il fallait commencer par le terrible « alors, à quand le nouvel album ? ». « No comment ». Parce qu’on le sait, on s’est fait une raison, Talitres sortira d’abord cinq jolis 45 tours, qui donneront naissance à l’album par la suite. Une date ? Bientôt, ou un jour, qu’importe. Mais alors, où étaient-ils pendant tout ce temps ? Ils ont exploré. Explorer autre chose, découvrir du nouveau, et surtout se ressourcer. L’obsession de la perfection, passer deux semaines pour être satisfait d’une seule mesure d’une seule chanson, travailler sa musique jusqu’à s’en écœurer. Flotation Toy Warning a été jusque ce point de non-retour. La perfection de Bluffer’s Guide to the Flight Desk a été comme une punition pour eux. Alors ils ont exploré. L’un est parti faire un film, l’autre a pris du temps pour restaurer de vieux livres, ils ont fait des enfants, ils ont vécu une vraie vie, sans jamais totalement s’éloigner de la musique, mais surtout sans devoir repousser les deadlines sans arrêt, sans devoir bloquer les idées, les empêcher de grandir dans leurs esprits. Il ont eu besoin de presque trois ans de pause, pour pouvoir recommencer à travailler ensemble, à jouer ensemble et surtout à prendre du plaisir ensemble.
Les idées de Flotation Toy Warning sont toujours les mêmes, ils avouent ne jamais se forcer, ils laissent leurs imaginations faire leur musique. Même six ans après, on contemple toujours les mêmes atours, ces reverbs aqueuses et ces chants possédés, ses mélodies filantes. Leurs consciences ne leur dictent rien, c’est leur credo. Paul Carter explique que sur le prochain album, il y aura des titres plus joyeux, parce qu’ils sont plus joyeux maintenant. « Même si ce concept reste bien subjectif » amende Nainesh, le guitariste. C’est aussi simple que ça. Ils sont aussi libres que perfectionnistes, et c’est peut-être là que naît la magie de leur musique. On se dit alors que, quoiqu’il arrive, la patience paiera.
Ils s’avancent donc sur la scène à même le sol de la salle. Ils n’ont pas joué depuis six ans, ils lancent le concert. Un sample commence. La batterie entre, et après une petite erreur de Paul Carter, qui avait commencé à chanter trop tôt, tout se cale. Les premières mesures de cette chanson décrivent tout le concert. Ils sont là, se sourient et c’est tout. On sent le bonheur de jouer ensemble transpirer dans chaque souffle, enfin, après tant de temps. Ils restent profondément accrochés à leurs chansons, ils ne prennent aucun détour. Rien de nouveau et quelques erreurs, certes. Un concert scolaire, certes. Mais l’important est ailleurs, il est dans la renaissance du groupe. Dès qu’il ne chante pas, Paul Carter contemple ses chaussures, la main sur le pied de micro. La tête basse, on l’imagine bien repenser à toutes ces années, à son premier concert avec son groupe, à sa première chanson. Et ce sentiment de retrouvailles irradie la salle.
La boucle est bouclée quand ils concluent le concert sur « Even Fantastica », le titre originel, la fondation du groupe. Les souvenirs remontent, c’est comme une victoire sur l’attente, sur l’obsession qui a tourné à l’écœurement. C’est la joie retrouvée, pour le groupe comme pour le public.
Les gens restent, attendent le groupe dans le petit hall. Ils arrivent, et tout le monde vient leur exprimer des « merci », lancer des compliments. Le concert n’était pas le concert le plus intense de l’histoire, ce n’était pas le plus beau, mais il venait couronner une attente longue de six ans. Alors tout le monde se retrouve comme une bande d’amis, on s’étreint presque, on demande des photos avec le groupe. En continuant la discussion entamée avant le concert dans les loges, le stress évaporé, le sentiment se confirme, ils sont bien là parce qu’ils en avaient envie. Parce qu’ils sont toujours mus par la même envie qu’au début, quand ils envoyaient des cassettes avec des titres de Neutral Milk Hotel pour obtenir un local de répétition.
Alors, le fossé entre le groupe et sa représentation chez ses adorateurs s’affaisse. Chacun a actualisé sa vision de son mythe. Flotation Toy Warning est peut-être un mythe de la musique indé, ils ont sûrement une aura dramatique à porter. Mais ils n’en sont pas conscient, ils préfèrent faire confiance à leurs imaginations et leur envie, et se laisser danser avec les vagues sur leurs lignes de flottaison, loin des heurts où ils ont failli se noyer il y a six ans maintenant.
dimanche 4 septembre 2011
Arrested Development.
Chacun a son petit secret. La définition de ce petit secret, c'est qu'il est tellement intime qu'on le cache, mais tellement touchant et important qu'on aurait envie que le monde entier le connaisse, et partage ce non-dit. C'est un petit secret qu'on diffuse donc à petit échelle, on leur partage avec ses proches et un regard complice. On choisit avec attention les personnes avec lesquelles on échange cette petite chose aux apparences insignifiantes, mais qui prend toujours une dimension trop grande quand on en parle vraiment, sans feindre le recul, en se livrant et en laissant s'épancher son cœur d'indie-kid trop émotionnel.
Un des plus beaux exemples de ces petits secrets, vite devenu rumeur puis phénomène, c'est Juno. Film indie où Sonic Youth tient la main des Moldy Peaches, avec les géniaux acteurs de la série non moins indé Arrested Development. On se retrouve tous comme ce gros loser de Michael Cera (aka George Michael), on se rappelle de comment on était nul avec les filles, et qu'on avait ce sourire amer quand on entendait Adam Green et Kimya Dawson chantait leur "Nothing Came Out". Maintenant, tous ces sombres temps sont enterrés et sont juste de nouveaux petits secrets qu'on cache, sauf quand ils semblent "mignons". Étonnamment, Juno a donné une légitimité à la musique niaise et trop sincère pour être ridicule. Il n'y a plus aucune honte à parler de son petit secret, maintenant c'est indie et tu l'entends chez Urban Outfitters. Il est même de bon ton de dire du bien de la meilleure série du monde, The OC. Eh oui, c'est bien plus que des petits fils de riches californiens en mal d'amour. Seth Cohen est l'ancêtre de Michael Cera, dans ce temps reculé où Bright Eyes avait la place des Moldy Peaches.
Du coup, on creuse le filon, on veut plus de twee, on veut retrouver un petit secret que les autres n'ont pas, on veut se réapproprier ce que Juno et The OC nous ont volé. On veut redevenir ce nerd assoiffé de pop et de folk, on veut pleurer à nouveau sur des chansons d'amour déçu. En 2009, la lumière est revenu grâce à Nana Grizol, on retrouvait des phrases simples et émouvantes comme "you fell in love with the sunshine" ou "cynicism is not wisdom, it's just a lazy way to say that you've be burned". On se retrouvait du haut de nos quinze ans, un jean trop grand et un t-shirt Decathlon. Nana Grizol est resté un secret qu'on s'approprie et qu'on ne partage qu'avec ceux qui le mérite. Et puis, on les suit en se disant que le charme passera, qu'on s'y fera et qu'on fera le deuil - enfin - de sa jeunesse. Mais non.
Alors quand Theo Hilton de Nana Grizol sort, avec ses potes Ryan Woods de Defiance, Ohio et Toby Foster de Pink Houses, un album totalement acoustique de reprises de leurs chansons respectives, où la mélancolie de ton adolescence frappe à la porte sur chaque chanson, où les voix qui ont a peine mué s'emmêlent dans des mélodies simples et aussi futiles qu'un premier amour. Un album enregistré en tournée, à l'arrache. Juste un petit secret en plus, toujours plus fort. Juste parce qu'il y a des phrases idiotes comme "Maybe I should kiss you every night before I fall asleep", on redevient un Michael Cera ou un Seth Cohen. Et, ça a beau être un secret, c'est quand même super agréable.
En name-your-price sur Bandcamp, le très recommandé album des trois losers du Midwest, mais faut pas trop le dire. Marché conclu ?
http://wordwildrecords.bandcamp.com/album/theo-hilton-toby-foster-ryan-woods
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mercredi 10 août 2011
Les Enfants Terribles.
Dans le sombre et petit cosmos du net, on a assimilé The War On Drugs au génial Kurt Vile. Il y était le guitariste. On l'imaginait comme Roger Waters, l'architecte du son, le compositeur, celui qui fabriquait de ses mains nues les cosses dans lesquelles viendrait s'allonger la voix d'Adam Granduciel. La langueur doucement psychédélique des War On Drugs, c'était l’œuvre de Vile. "Arms Like Boulders" était le tube en puissance de Kurt Vile avant qu'il ne se lasse et s'en aille, les cheveux toujours aussi gras, se confronter à son avenir. Kurt Vile se serait défait de l'étiquette War On Drugs tout en profitant de la légitimité du groupe. Un halo de fumée comme auréole, et Kurt Vile est le nouveau flambeau de la musique américaine dans toute sa splendeur, entre folk, rock et alternative, quelque part entre un Bob Dylan et un Stephen Malkmus.
Dans ce magnifique parcours, on oublierait Adam Granduciel. Il n'est pas le catalyseur, la voix par laquelle le talent de Vile nous est arrivée aux oreilles. Il aurait été trop facile d'enterrer The War On Drugs une fois Kurt Vile parti vers de nouveaux horizons. The War On Drugs ne reposait même pas sur un équilibre entre les deux membres. The War On Drugs, c'est l’œuvre de Granduciel, son joyau, c'est la came qu'il a faite pousser lui-même sur son balcon de Philadelphie. La ville de la fraternité, comme par hasard. Kurt Vile le dit, The War On Drugs, c'est le groupe d'Adam, son meilleur pote. Adam a joué un peu pour Kurt, alors Kurt lui a retourné la faveur. Un album sort, et nous voilà à notre confusion initiale. Rien de ce que vous entendez dans Wagonwheel Blues n'est dû à Kurt Vile. Il faut se rendre à l'évidence, on est face à deux enfants terribles du rock indépendant US. Ce ne sont pas les frères Gallagher, non, ils ne se battent pas, ils s'aiguillent. Et ainsi, Vile et Granduciel ont trouvé la fibre, le son, l'atmosphère qui rafraichiraient l'indé à grand coup de volutes de fumée, de voile devant les mots et d'envolées acides.
Alors on se retrouve, comme ça, devant le dernier album d'Adam Granduciel. Sans Kurt Vile, mais avec cette langueur charnelle, cette force retenue. On se retrouve à écouter la suite logique de Wagonwheel Blues, on se retrouve à entendre exactement ce qu'on attendait de The War On Drugs. La fougue a laissé sa place à une fausse lassitude.
The War On Drugs sort Slave Ambient chez Secretly Canadian, cette année. Pas d'émois comme "Arms Like Boulders", mais une évidence : il faudra compter avec Adam Granduciel, maintenant.
Dans ce magnifique parcours, on oublierait Adam Granduciel. Il n'est pas le catalyseur, la voix par laquelle le talent de Vile nous est arrivée aux oreilles. Il aurait été trop facile d'enterrer The War On Drugs une fois Kurt Vile parti vers de nouveaux horizons. The War On Drugs ne reposait même pas sur un équilibre entre les deux membres. The War On Drugs, c'est l’œuvre de Granduciel, son joyau, c'est la came qu'il a faite pousser lui-même sur son balcon de Philadelphie. La ville de la fraternité, comme par hasard. Kurt Vile le dit, The War On Drugs, c'est le groupe d'Adam, son meilleur pote. Adam a joué un peu pour Kurt, alors Kurt lui a retourné la faveur. Un album sort, et nous voilà à notre confusion initiale. Rien de ce que vous entendez dans Wagonwheel Blues n'est dû à Kurt Vile. Il faut se rendre à l'évidence, on est face à deux enfants terribles du rock indépendant US. Ce ne sont pas les frères Gallagher, non, ils ne se battent pas, ils s'aiguillent. Et ainsi, Vile et Granduciel ont trouvé la fibre, le son, l'atmosphère qui rafraichiraient l'indé à grand coup de volutes de fumée, de voile devant les mots et d'envolées acides.
Alors on se retrouve, comme ça, devant le dernier album d'Adam Granduciel. Sans Kurt Vile, mais avec cette langueur charnelle, cette force retenue. On se retrouve à écouter la suite logique de Wagonwheel Blues, on se retrouve à entendre exactement ce qu'on attendait de The War On Drugs. La fougue a laissé sa place à une fausse lassitude.
The War On Drugs sort Slave Ambient chez Secretly Canadian, cette année. Pas d'émois comme "Arms Like Boulders", mais une évidence : il faudra compter avec Adam Granduciel, maintenant.
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dimanche 10 juillet 2011
Revolution #9.
Myspace est mort. Adieu les heures à errer de clic en clic vers des artistes plus obscurs et underground les uns que les autres. Mais la mort de myspace n'est que la conséquence logique de l'arrivée de media bien plus adaptés à la musique et à la découverte. Du jeune DJ qui balance son remix sur Soundcloud à l'ambiance coopérative de Cllct, la musique a forgé son media. Et Bandcamp en est la plus belle illustration, site qui court-circuite les maisons de disque et toute l'industrie, Bandcamp c'est du lien direct entre l'artiste (ou son label) et le consommateur, c'est le prix à la demande, c'est comprendre que le mp3 est une limite et proposer du FLAC pour rien du tout. Bandcamp a tout compris, petit tour d'horizon des trouvailles qu'on y fait.
The Incredible Adventures of Getùlio, The Old Gorilla - Getùlio, The Old Gorilla (2011)

Le concept le plus cool possible. Quelque chose que seul internet permet. Un album pensé pour les gorilles, par des gorilles. La base est simple et loin d'être originale : des basses, des beats et des samples, et un peu de clarinette pour inspirer Peter Jackson. Des samples des musiques de là-bas où vivent les gorilles. De la rumba et de l'afrobeat, des sons de films de gorille des années 30. Le résultat n'a rien de surprenant, rien de révolutionnaire. On est juste face à quelqu'un qui va au bout de son concept et de son idée, à tel point que sur les (seulement) quatre euros pour télécharger l'album, deux vont pour Gorilla Fund et deux autres vont pour Gorilla CD, des organisations pour la défense des gorilles, contre la déforestation. Une musique plus rafraichissante que la lourdeur de la jungle, au profit des gorilles, et pourquoi pas ?
http://getuliotheoldgorilla.bandcamp.com/
Eudaimonia - Golden Ghost (2011 - Epiphysis Foundation)
Golden Ghost avait déjà touché la grâce en 2009 avec The Unimaginative Boy, où la voix de Laura Goetz, naïve et enfantine comme celle de Joanna Newsom, mais jamais loin d'une tristesse si profonde qu'elle briserait l'originalité apparente des compositions et des mélodies. Parce que Laura Goetz ne vise rien d'autre qu'une somme philosophique vers l'Eudaimonia, l'accomplissement humain, la floraison d'un être. Une histoire où un chercheur, un "cherché", un professeur et le roi de la mort se croise et s'enlacent. Si eudaimonia signifie "absence de division" en grec, l'album a été assemblé par de trop nombreuses personnes dans de trop nombreux endroits. C'est là que le paradoxe est le plus beau, Laura Goetz raconte une histoire qui va vers la disparition de la division entre les hommes ou ce que vous voulez, et son histoire tient debout grâce à ces différences et ses divisions. Peut-être parce qu'elle arrive à garder la même grâce dans sa musique.http://heygoldenghost.bandcamp.com/album/eudaimonia
Jamaica Inn - Stanley Brinks & The Kaniks (2011 - Hype City Records)
C'est l'histoire d'un mode de vie. Des mecs qui font de la musique avec des brics et des brocs, sans se soucier de savoir si ils boufferont avec demain, si ils auront des dates. Tellement déconnectés d'une certaine réalité qu'on appellera leur musique de l'anti-folk. Anti un peu tout, parce qu'elle est anti rien, en fait. Elle raconte juste des histoires, sur trois accords de guitare, de ukulélé ou de banjo, une rythmique aussi basique que de la techno de bas étage. C'était Herman Düne, porte flambeau de l'indie décomplexé français. Puis, André Herman Düne s'est barré, parce que les choses devenaient un peu trop grosses. Son truc à lui, c'est de vendre des CD-R après ses concerts, et d'enregistrer à tour de bras. Il adopte le nom de Stanley Brinks, et sa musique reste la même, immuable folk simpliste, facile mais efficace, qui rappellera John Darnielle ou les Moldy Peaches, et même le grand Lou Barlow. Rien d'étonnant à le voir aujourd'hui balancer son album en écoute gratuite sur bandcamp. Même si pour acheter le disque, faudra mettre 15 euros. Pour ce prix-là, j'achèterai plutôt un disque des Mountain Goats. Où je les garderai pour aller le voir en concert. Alors on se contentera d'écouter ce folk agréable sur Bandcamp. Après tout, c'est fait pour.
http://stanleybrinks.bandcamp.com/album/jamaica-inn
Impaled Peach - s/t (2011)
Internet et Bandcamp, c'est aussi des vous et des moi. Des gens qui font de la musique parce qu'ils s'ennuient, parce que ça tue le temps, parce qu'ils en ont envie. Une musique sans prétention, gratuite, juste là parce qu'elle existe. Et on sait même pas pourquoi elle existe, cette musique. Et souvent, quand on met ensemble ce genre de gens, il y a catalyse et ils s'encouragent à enregistrer encore et encore. Le plus bel exemple que je connaisse reste le forum Elephant 6, où l'on ne se contente pas de ressasser la gloire 90s de Neutral Milk Hotel, on s'y amuse à reprendre le White Album des Beatles dans son intégralité, on fait des compiles de bruit, et des hommages à Elephant 6. Et on partage ce qu'on enregistre. Impaled Peach donc (avec qui j'ai eu la chance d'enregistrer quelques trucs, eh ouais), a été bercé par E6, et notamment Olivia Tremor Control, dans la manière de concevoir le son et la mélodie, sans jamais oublier les bases folk lo-fi chères au label. On se retrouve face à un problème assez étrange : est-ce que j'aime parce que je le "connais" ? Ou parce que c'est bon ? Il faut retourner la question et se demander : et si le groupe que j’exècre le plus enregistrait ça ? Et, comme il est impossible de trouver une réponse correcte et neutre, on se retrouve à réécouter et à apprécier simplement une musique spontanée, bien foutue, et inspirée. Pas besoin de crier au nouveau génie d'internet, on peut en trouver toutes les cinq minutes sur Bandcamp ou d'autres plateformes. Et c'est ce qui est beau dans l'histoire, que chacun puisse devenir le génie déniché à la sueur de son clic sur le net, simplement en proposant modestement ce qu'il fait. http://impaledpeach.bandcamp.com/album/impaled-peach
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