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mardi 30 août 2011
Suicide is Painless.
On se souviendra avant tout de l'histoire. Ou de l'Histoire. Giles Corey, petit propriétaire terrien embourgeoisé, droit dans ses bottes et têtu comme une mule quelque part dans le Massachussets, autour de Salem, se retrouve dans une tourmente orchestrée par celles qu'on appellera plus tard "les sorcières de Salem". Il aurait assassiné et fricoté avec le diable, il aurait été une des mains du malin dans une Amérique puritaine. Son entêtement lui évita la pendaison. A la place, il eut droit à un châtiment bien plus exotique, l'écrasement progressif par des pierres. Il lui fallut trois jours pour rendre son dernier souffle. Giles Corey a refusé son procès comme il a dû refuser le purgatoire.
La petite histoire, maintenant. Dan Barret, membre d'un des plus beaux secrets de la musique américaine, appelé ironiquement Have a Nice Life. Une musique noire qui n'a pour limite que le silence, où la violence est dans le non-dit. On se souviendra donc de cette histoire : Dan Barret a choisi de se tuer. C'est là la motivation. Tel un David Tibet, Dan Barret remet tout en perspective après sa tentative ratée. Et la question revient sans cesse, elle est morbide mais elle ne le quitte pas : la vie vaut-elle tout ces tourments ? On en revient à toute la métaphysique, à l’existentialisme, aux questions les plus primaires et, paradoxalement, les plus abstraites. Se coller une balle dans la tête apparait alors comme une non-réponse. Et Dan Barret, revenu du plus profond de sa dépression, ne se défaussera plus.
Des plus humides bas-fonds où errent quelques fantômes, Dan Barret commence sa lente rédemption. Les bruits d'ambiance de l'heure pendant laquelle il gisait inconscient après sa tentative tapissent cette simple rengaine de piano, digne des plus basiques films d'horreur. Tout se joue dans la douleur dans la voix, dans les cris et la souffrance que Barret expulse à chaque mot. Ce n'est plus simplement de la musique, c'est de l'exorcisme, Dan Barret prend les traits de Giles Corey et se défait des esprits sombres qui l'entourent. Il écrase ses tourments comme il aurait aimé écraser ces sorcières, une revanche sur son triste sort. Le cheminement de la douleur, à grand coup d'orgues et d'incantations mène à une conclusion nette : "I'm going to do it".
Tout est dans l’ambiguïté de ce titre. "Je vais le faire", me condamner et en finir à jamais. "Je vais le faire", continuer de lutter pour vivre, malgré la dépression, malgré la tristesse et la mélancolie. Et là, derrière les immenses volutes de ténèbres apparait le premier halo de lumière. La foi pointe son nez, Dan Barret recherche à présent la paix. "I want to feel like I feel when I'm asleep". Adieu les envies destructrices, peut-être qu'il n'a toujours pas trouvé de réponse à la question qui le hante, mais il est au moins décidé à lutter pour voir si cette réponse est à portée de main. Face à cette décision, les mélodies s'éveillent et enterrent les lamentations. Giles Corey réapparait alors, celui passionné par la vérité, l'entêté qui refuse son procès. Dan Barret lui emboîte le pas dans sa quête pour sa vérité.
Le surnom Giles Corey prend alors tout son sens. Dan Barret, hanté par de nombreux démons comme Corey par les sorcières, fait le choix de la vie au lieu de se laisser mourir. Corey s'est laissé mourir, Barret a eu la chance de se rater. Son art comme thérapie (le disque vient avec un livre de textes et dessins), il décide de mettre Corey à la fosse commune, de laisser son passé derrière lui, de graver un souvenir pour ne jamais l'oublier, et ainsi, toujours garder en tête que quoiqu'il arrive, on trouvera toujours un peu de lumière dans les plus sombres couches d'obscurité.
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mardi 31 août 2010
La Bête Humaine.
S'il y a bien quelqu'un qui niait l'individu, c'était Émile Zola. A l'instar de la sociologie naissante, Zola écrasait l'être avec la société et la science. Une science imperturbable, qui fait du fils d'ouvrier un ouvrier. L'alcoolique engendrera des alcooliques. Pas de place pour la liberté dans ce dédale. Juste un mécanisme qui s'applique, coûte que coûte. Les Lantier feront des Lantier. Le meurtre, l'horreur sont intrinsèques à leur condition, et ils ne peuvent s'en défaire. Cette mécanique inhumaine se joue en pleine révolution industrielle, quand la vapeur remplace les animaux et les chevaux, que les machines et les mines fleurissent. Les ambiances de Zola sont sombres et glauques, il s'attache à mettre en lumière le morbide, le malsain de tout cela, se concentre sur la part sombre des hommes, en oubliant les miracles.Jésus, lui, remet l'individu et la liberté au centre de tout. Il redonne la vue, ressuscite Lazare, "lève-toi et marche !". Bien loin de toute idée religieuse, la figure de Jésus incarne celle d'une liberté. Pasolini en fait l'icône d'une cité idéale dans Il Vangelo Secondo Matteo, où le marxisme s'immisce dans l'évangile. Dostoïevski voit en l'existence de Dieu la limite nécessaire à la liberté. "Si Dieu n'existe pas, alors tout est permis". En d'autres mots, Jésus, comme la science ou la société, offre une explication. Mais cette explication s'adapte à l'homme, elle lui offre le libre-arbitre, le choix de ses actions. Ce n'est pas une contrainte, c'est seulement un cadre où l'individu est individu. Bien plus qu'un simple pion déterminé par une instance supérieure.
Nika Roza Danilova percute ces deux idées. Dans un décor industriel et sombre, elle dresse un cadre, comme une toile, où les rythmes sont des mécaniques incoercibles, ou les nappes comme les machines ne perdent jamais la cadence. Elle tisse petit à petit sa toile. Et, sur cette aire décharnée, elle se débat. Elle tente d'échapper à ce destin qui s'impose. Elle se pose comme une agitatrice de la machine infernale, remettant l'homme au devant de tout. Sa voix efface les ondulations et martèlements des machines dignes de Nine Inch Nails, pour y jeter des sentiments purs, des vraies actions humaines, organiques et charnelles. Le combat entre Jesus et Zola n'est en rien stérile, il donne naissance à une synthèse, digne de la plus belle dissertation : comment vivre le libre-arbitre au sein d'une société réglée comme une montre suisse ? Une question forcément sans réponse. Qu'importe l'âge. Mais à laquelle elle répond par des incantations hantées.
Sur du Zola, Nika Roza Danilova fait du Jesus. Elle mêle deux extrêmes : la foi et le rationnel. Lyrique et possédé, terrifiant et aussi pur que le sourire de Nana, le lugubre devient lumière entre les mains de Zola Jesus, qui sortira son Stridulum II le 6 septembre chez Souterrain Transmission.
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jeudi 3 juin 2010
The Night of the Hunter.
La bonne nouvelle du jour, en plus des vacances, c'est que Swans se reforme. Et passera en France. Autant dire qu'une bande de doux dingues va débarquer. Jarboe (qu'on connait par exemple pour son association avec Neurosis) et surtout Michael Gira (qui a créé le magnifique folk ténebreux des Angels of Light). Swans, c'est bien loin du Lac des Cygnes. Ou alors c'est un cygne noir sur un lac d'huile dans la nuit. Ou, pour coller à l'actualité, un joli bébé cygne pris dans une marée noire. Enfin, tout ça pour dire qu'un groupe majeur de plus qui se reforme, c'est un grand plaisir. Après My Bloody Valentine, Pavement, Atari Teenage Riot, voilà Swans.Michael Gira porte le chapeau comme Al Jourgensen. Il a un regard terrifiant, et une voix venue d'outre-tombe un peu comme chez les Sisters of Mercy, ce qui donne au tout un côté gothique sado-masochiste pas dégueulasse. Parce que le son est lourd, les chansons sont lentes, Michael Gira pose sa voix et laisse ses mots se répandre dans le son, c'est grave et révérencieux. C'est profond, ça vient de l'intérieur, exactement comme le cri de Robert Mitchum chez Charles Laughton, dans le plus grand film noir qui existe, The Night of the Hunter. Et Swans avance avec la même ambiguïté. Mitchum a sur une main tatoué "Love", sur l'autre "Hate". La vie n'est que l'affrontement de ces deux forces. S'il raconte que l'amour l'emporte, il veut faire le mal. Il veut tuer. Swans parle des enfants de Dieu, pousse à prier le Seigneur. Reste à savoir quel Seigneur. Celui du ciel ou celui sous terre ? Dieu ou Satan ? Tout est là. Dans l'éternel duel entre le diable et Dieu, entre l'amour et la haine, entre le bon et le mal, Swans ne sait trouver sa place. Du coup, c'est une musique totalement nihiliste et vide d'espoir qui jaillit. Jarboe en pythie incantatrice, Michael Gira en prophète déchu. Une langueur paralysante de peur, mais d'où, peut-être, le salut émergera.
Swans exhume ses fantômes sur Children of God en 1987, sur le label Caroline, et c'est aussi beau que le noir et blanc de Charles Laughton.
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Indus
jeudi 29 avril 2010
La maman et la putain.
Les choses commencent à se gâter. Sujet de sciences sociales, c'est-à-dire où il faut mêler sociologie et économie. Sujet facile en apparence :"La famille : quel acteur économique ?"
La difficulté pour moi, ce sera de parler de musique. Mais ce que le sujet attends, c'est bien sûr un "la famille ne peut être considérée seulement comme un acteur économique". Une famille, c'est un ménage, elle consomme, elle produit, elle investit. Mais une famille, c'est bien plus que ça. Il y a des services attendus, des dons, des échanges qui se font en dehors d'un mécanisme économique. Les vieux donnent aux jeunes pour "acheter" de l'affection. Ceux qu'ont réussi aident les pauvres. Il y a un fort lien organique, qui finalement, exclue la famille de la logique de marché.
C'est assez paradoxal. Tout en évitant la logique de marché, la famille est la base de l'économie : ce sont les ménages qui consomment. Être acteur économique sans vouloir l'être, dans un sens. Et elle évite cette logique de marché par son caractère institutionnel. Tout y est codifié, du prix en chameaux d'une blonde aux yeux bleus au nombre de coups de latte qu'un gamin qui ment doit prendre. Le paradoxe entre économie et solidarité organique, entraide.
Ce qui m'amène de la façon la plus étonnante possible aux Sisters of Mercy. Les "Sœurs de la Miséricorde" sont des religieuses, dévouée au désintérêt. Prêtes au sacrifice. Elles sont aussi ces prostituées aimantes de Leonard Cohen, comme du côté de la logique économique. Un service rendu contre du pognon. Le paradoxe est le même : comment mêler désintérêt, solidarité avec logique économique ? Religion et sexualité ? Qu'y a-t-il derrière ce don de soi ? Ou derrière ce service ?
En quelques mots : qui sont vraiment ces sisters of mercy ?
La musique du groupe The Sisters of Mercy est entre mélancolie noire et mélodies entêtantes. Entre tube de l'été et esthétique gothique. Entre frivolité et profondeur religieuse. Mais la part institutionnelle, ce qu'on ne peut défaire, ce qui persistera coûte que coûte, prend vite le dessus : les mélodies restent entêtantes mais c'est la part d'ombre qui envahit l'espace. Le trouble le plus profond, la tristesse la plus pure. Pas étonnant qu'ils aient besoin de ces filles de joie pour se réconcilier avec l'existence.
Comme la famille, en fait, entre mécanique implacable (logique économique) et détours fraternels (le don).
C'est typiquement 80s, dans le son, dans l'utilisation abusive de reverb, dans le côté mécanique et froid et dans cette voix possédée quelque part entre Ian Curtis et Morrissey.
Ca s'appelle First and Last and Always de Sisters of Mercy, ça date de 1985 et c'est sorti sur le label du disque, Merciful Records.
NB : j'ai tout à fait conscience que cet article n'a aucun sens, et je m'en excuse. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas écouter ce disque fantastique.
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