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mercredi 29 février 2012

Monarch, le drone et la foi


Au départ, ce n'était qu'un terme technique. Un drone, c'est un long bourdonnement, saturé, qui ne s'arrête jamais. Une sorte de bruit grave et dénué de toute mélodie, issu des musiques traditionnelles. Utilisé par les pionniers des musiques expérimentales, de La Monte Young à Terry Tiley en passant par Phillip Glass, le drone n'était qu'un agrément à une musique plus large, plus complexe. Mais plus tard, Dylan Carlson et Stephen O'Malley se sont emparés de cette technique pour la mettre au centre de leur musique, ce qu’on appellera le drone-metal ou qu’importe. Leur musique n'existera plus que par le drone, elle serait ce bourdonnement incessant, et c’est tout.

Earth et Sunn O))) ont travaillé sur deux fronts à la fois, d'abord du côté de la mélodie et ensuite du côté du rythme. Au niveau mélodique, le drone comme genre musical abolit toute idée d’harmoniques, de progression de notes, d'assemblages d'idées. Le drone se veut comme un ressenti puissant, quelque chose qui fait vibrer le coeur et le ventre. La vibration comme credo avant la mélodie, la beauté passe à la trappe et on s'approche de la musique expérimentale, dans le sens où elle devient une expérience. Pour entrer dans le drone, il faut accepter de mettre de côté toutes ses habitudes musicales, des habitudes "pop", où les mélodies ne dissonent que rarement. Le drone fait voler tout cela en éclat, il n'est qu'un bruit. Il s'écoute et se réfléchit en termes d'ambiance et non de mélodie.

Ensuite, l'autre front, c'est le rythme. Et l'approche est encore plus flagrante. Sunn O))) a complètement explosé l'idée de cadence. Leur musique ne respecte plus aucun code rythmique, elle se fonde sur des mouvements et une entente entre les membres. Les percussions y sont rares. Le bourdonnement persiste, immuable et stable, avant que les deux terroristes sonores ne se regardent, lèvent lentement leurs guitares et changent "d'accord". Le bruit détruit l'idée de rythme au profit du suspens et de l'attente. Le drone est une lente épuration des idées préconçues sur la musique. Et de cette technique assez simpliste, qui vient seulement de la saturation entretenue d'un ampli, c'est l'idée même de ce qu'on attend d'un artiste, d'un titre ou d'un album, qui explose. Sunn O))), à travers ses albums, a réussi à désintégrer l'idée de rythme. La lenteur du stoner, puis du doom a laissé place à l'immuabilité du drone.

Mais à peine né, le concept était déjà dépassé. Encore un exemple où l'idée même de la musique prend le dessus sur l'art en lui-même. Le concept surpasse la création, et devient vide. Le drone devient alors ces assemblages de bourdonnement sans queue ni tête, cette répétition incessante d'albums difficiles à distinguer. Comme dans la sphère noise, le drone a été victime de son concept trop radical : abolir la mélodie et le rythme, comme Merzbow l'avait fait avec ses bruits analogiques puis numériques. Sauf que voilà, Merzbow n'a jamais réussi à aller ailleurs, il a sorti des milliers de disques qui racontent tous la même chose. A l'inverse des Masonna et des Merzbow, la sphère drone a très vite identifié l'impasse qu'elle avait créée. Le toujours plus du drone s'est très vite arrêté, et les mastodontes de la discipline ont tout de suite pris des détours. Les premiers albums (The Grimmrobe Demos et Void) de Sunn O))) apparaissent comme une des dernières traces de ce drone jusqu'au-boutiste, White et Black One enterrant définitivement le drone pur et simple.

En fait, ces groupes légendaires du mouvement ont assez vite intégré que le drone, seul, serait insuffisant pour produire l’ambiance recherchée ; cette ambiance fantasmée, méditative, cette langueur monocorde et entêtante passait par plus que des bourdonnements. Pour définitivement anéantir le rythme, il fallait plus que se débarrasser de la pulsation, il fallait suspendre le temps. Stephen O'Malley créé alors Khanate en 2001, puis KTL en 2006. Le premier se contente d'offrir à la voix terrifiante d'Alan Dubin une couche sonore sombre et malsaine, et Khanate devient alors prophète d'une apocalypse qui se défait complètement du concept de drone pour l'emmener vers les ténèbres. Quant à KTL, comme les derniers albums de Sunn O))), il ajoute aux drones des parties électroniques, des semblants de construction. Autrement dit, Stephen O'Malley habille ses drones au profit d'une musique d'ambiance qui se définit par sa lourdeur et son climat sordide.

De l'autre côté, chez Earth, le cheminement est sensiblement le même, à la différence près que Dylan Carlson, lui, prend encore plus significativement ses distances avec le drone, au point même de s’en défaire complètement. Il en garde l'ambiance, la lenteur et les atmosphères, mais se défait du bourdonnement, l'essence même de sa musique. Son diptyque Angels of Darkness en est une illustration parfaite : le rythme revient, la mélodie réapparaît, seul le lugubre et les basses demeurent.

Au final, le drone a évité l'écueil de l'extrémisme grâce à une mythologie et une esthétique au profit de la musique. Sunn O))) ajoute le mythe Attila Csihar, chanteur emblématique de Mayhem, à la formation, les toges et les lentes incantations en concert. Earth développe une esthétique particulière et ne s'en défait pas. Ce sont les ambiances et la mythologie qui ont fait perdurer le drone, et qui lui ont permis, paradoxalement, de sortir de son carcan. La preuve ? Aujourd'hui, on entend du trombone chez Sunn O))), façon Kilimanjaro Darkjazz Ensemble.

Tout ça pour quoi ? Tout ça pour en arriver au drone de maintenant, au drone de 2012. D'un côté, il y a ceux qui n'ont pas compris l'évolution, le virage à prendre, ceux qui persistent dans le drone technique, la succession de bourdonnement sans âme. Et puis il y a ceux qui ont su se défaire des préceptes dépassés des anciens, qui ont su s'accommoder des traditions. Ces derniers ont compris que le drone en lui-même était mort, qu'il n’en restait qu’un substrat à utiliser, à remodeler pour l'emmener un cran plus loin, là où Earth et Sunn O))) s'aventurent aujourd'hui, bien conscients de l'impasse qu'ils avaient créée.

En inventant une mystique quasiment religieuse, Monarch a pris la bonne direction. Tous les éléments nécessaires sont présents pour répondre à la difficile définition de ce drone-metal : saturation, lenteur, noirceur et longueur. Le rythme se dilue dans les drones, les mélodies ne forment qu'un voile qui habille les hurlements déchirants, mais jamais le concept ne prend le dessus sur la musique. Et la voilà, cette ambiance dont on a tant parlé ! La force du drone s'exprime par la mythologie qui l'entoure. L'envoûtement de Sunn O))), le fait qu'on y croit tient dans les robes qu'ils portent fièrement. Sans les incantations, sans la foi aveugle dans la folie, sans cette volonté inaltérable d'exprimer ce quelque chose que personne ne pourrait formuler autrement que par ce bruit, le drone de Monarch serait quelconque. Pour que les bourdonnements deviennent de la musique, il faut qu'ils soient mus par des croyances. Qu’importe le discours, qu'importe le fond, tant que la forme les retransmet. Monarch réussit alors à mêler les contraintes de la forme, les obligations d'un genre avec ses propres croyances. Le groupe français, exilé aux Etats-Unis maintenant, plie les règles du drone, bien conscient qu'elles sont dépassées, pour emmener le genre plus loin, dans un domaine finalement assez rarement exploitée, dans des sphères où Khanate a commencé le travail de conversion. On se retrouve alors plongé quelque part entre la voix folle d'Al Cisneros de Om et la noirceur d'un Burzum. Monarch comme nouveau prophète d'une apocalypse, comme nouvel étendard d'un drone habituellement synonyme d'ennui.

Monarch sort son nouvel Omens chez At A Loss Recordings, preuve que le drone remue encore dans la vase de ses bourdonnements, preuve qu'il n'y a pas que ses pionniers qui ont su s'en défaire, preuve que la foi demeure.

mardi 15 mars 2011

Raging Bull.

"Attention attention, mesdames et messieurs, ce soir, une soirée exceptionnelle ! Un grand moment dans l'histoire, la grande et attendue finale, le summum du summum, le top du top, l'apogée de ce tournoi ! Rappelons rapidement les règles, sur cette scène, messieurs-dames, à cet endroit précis, vont s'affronter deux monuments de notre discipline. Ils utilisent des méthodes différentes mais n'en sont pas moins des références absolus, des dieux vivants de l'extrême japonais. Et ce soir, sous vos grands yeux ébahis, ils vont s'affronter jusqu'à la mort. Ils se retrouvent face à face pour la sixième fois, et la dernière fois. Leur rivalité dure depuis maintenant des années.

A ma droite, ils sont trois, il ne faut sûrement pas se fier à leurs regards un peu trop gentils. Non non non, mesdames et messieurs. Ces trois-là cachent bien leur jeu. Derrière leur look de japonais lambda, il y a une véritable machine de destruction. Leurs guitares vrombissent et les basses résonnent dans les estomacs. Ils sont les premiers à vous remuer les tripes par de longs drones avant d'exploser dans des riffs violents. Leur groove est un leurre, un piège dans lequel les adversaires tombent souvent, en y voyant une baisse de niveau, avant que tout redémarre et fracasse les dents. A ma droite, j'ai nommé... Boris !

Et à ma gauche, le champion en titre, invaincu, jamais inquiété. Activiste sonore, terroriste musical depuis de longues années, il ne se concentre même pas sur les mélodies ou la lisibilité. Il n'est aucunement violent. Il pratique la destruction sur le long terme, avec un travail de sape énorme. Ses bruits numériques semblent d'abord inoffensif, mais ils perforent peu à peu les barrières du tympan, pour aliéner complètement l'adversaire. Il a beau être végétarien, il faut s'en méfier comme de la peste noire, d'un mouvement sur son clavier, il assène les décharges de bruit les plus violentes de la terre. A ma gauche, j'ai nommé... Merzbow !"

Dans un art martial imaginaire, Boris et Merzbow s'affrontent, les premiers se contentent de faire ce qu'ils savent faire, avec le génie et la violente intégrité habituelle, le second semble discret, mais rhabille en réalité totalement les morceaux des premiers, avec ses sons sortis d'ailleurs, aussi merveilleux qu'inutiles. Et dans l'histoire, c'est l'auditeur qui est KO de bonheur.

Boris et Merzbow montrent les poings sur ce Klatter chez Daymare Recordings. Et par la même occasion, ils prouvent que les gants de boxes sont loin d'être raccrochés.

vendredi 11 février 2011

The Man Without A Past.

Une photo suspend le temps. Elle arrête le présent, laisse un baiser sur un négatif à jamais, elle érige un monument, elle fige des héros. La photo, c'est l'instant t, la plénitude, la rage, l'amour en noir et blanc. Pas d'avant, pas d'après. Toute idée de chronologie est laissée au hasard de l'imagination. Il suffit d'interpréter, d'inventer, de se raconter des histoires. L'histoire d'un piano suspendu, par exemple.

La musique de Tim Hecker, c'est ce piano accroché entre le ciel et l'âpreté du sol. Elle lévite entre le bruit vrombissant de la Terre et les sons célestes. Ce piano sur la photo ne tombera jamais. Il restera éternellement suspendu, bien que poussé par une horde de nihilistes déménageurs. Tous les vecteurs des forces s'annulent l'espace d'un instant, juste le temps d'immortaliser l'inutile. Et ainsi de créer le doute. Pourquoi jeter ainsi un piano ? Pourquoi de si haut ? Pourquoi et encore pourquoi, jamais une réponse ne pourra illustrer ce qu'il s'est véritablement passé. 
Tim Hecker n'essaie même pas d'y répondre, c'est sa musique qui illustre la photo, ou l'inverse. Tout est entre-deux, il y a de graves bourdonnements qui donnent de l'assurance aux accords discrets de ce piano en apesanteur. Il y a cet appel de la terre pour retrouver sa puissance d'attraction, il y a cette volonté inaltérable de s'envoler à jamais. Tim Hecker construit sa musique pour arrêter les horloges, il rouille les mécaniques et fausse le mouvement des aiguilles. Parce que le temps ne passe que si l'on s'en rend compte. Alors en l'arrêtant, on évite de vieillir. Comme sur une photo. Les rides n'atteignent pas la pellicule.

Tim Hecker est comme un photographe. Il construit ses photos, il y pose des bases fortes et dépourvues de toute beauté. Il dessine une mer comme un parking et des terrains de tennis. Quelques arbres pour faire illusion que la nature y a encore ses droits. Un grand immeuble aux quelques fenêtres, rien que du commun. Les remous de cette mer bercent et hypnotisent dans un confort trompeur. Le confort de la routine. Au premier plan, l'homme et sa fougue incompréhensible tentent d'éliminer la musique. Du moins la musique classique. Pour une révolution ?
Non, une révélation. La révélation, elle est dans ce piano bloqué entre ciel et terre, entre homme et destruction. Elle est dans la beauté de l'image figée et de la musique mouvante, ambiante mais lumineuse.

Tim Hecker suspend le temps avec Ravedeath, 1972 qui sortira sur le label Kranky le 14 février, le maillon manquant entre la chute et l'impact.

dimanche 2 janvier 2011

Le bruit et la fureur.

Il y a quelques mois, Southern Lord, pilier du drone solide comme un roc, ressortait une version remasterisé des premiers enregistrements de Earth, sous le nom de A Bureaucratic Desire For Extra-Capsular Extraction. C'est mythique, la naissance du drone comme d'une pieuvre qui lentement étendrait ses tentacules interminables jusque Sunn O))) et Khanate. Avec le grandiose "Ouroboros is Broken", tout en implosion et en bourdonnement.
Rappelons-le, le drone est basé sur la répétition et la lenteur. Un motif se déploie, toujours lent, dans les sombres bas-fonds de la fréquence. Il se répète, encore et encore, attendant d'autres instruments ou d'autres sons, pour construire un mur d'ondes sonores et enfermer l'auditeur dans une cage inviolable.

Si Sunn O))) ira jusqu'à abolir le rythme et la mélodie, par jusqu'au-boutisme, Dylan Carlson et son Earth restera bien plus raisonnable. Jamais Earth n'ira si loin, lorgnant plutôt du côté d'un doom instrumental et ralenti, et plus sombre et malsain. Et Dylan Carlson ne se ferme aucune porte. Le EP Hibernaculum de 2007 puis le The Bees Made Honey in the Lion's Skull en 2008 marquaient comme un tournant. Non, Earth ne s'éloignait pas du drone, mais en redéfinissait les contours. Sans les bourdonnements, mais avec la même ambiance. Lenteur de rigueur, noirceur imposée, mais tourné de plus en plus vers la mélodie. Earth s'assagit, devient plus propre. Le ciel s'éclaircit.

Alors, vingt ans après le premier EP du groupe, qu'attendre de Earth ? Le drone a été usé jusqu'à la moelle. On ne peut plus ralentir ou alourdir le son. On ne peut plus ajouter de voix d'outre tombe, on ne peut plus en tirer de révolution. Mais on peut regarder ses aïeux avec respect. Earth, toujours présent, comme le père bienveillant d'une scène et presque d'un courant. Non, Earth n'a plus la rage contenue d'avant. Earth recrute un violoncelliste de renom pour attendrir ses bourdonnements, Carlson embauche Karl Blau, un pote de Phil Elverum sur son label K Records pour jouer de la basse. Et Earth prend son temps pour élargir ses mélodies. La lenteur demeure, elle fait toujours cette ambiance particulière signée Carlson.

Mais dans tout ça, il manque quelque chose. La fureur d'un "German Dental Work" par exemple. (Oh mon dieu il faut écouter la reprise de Khanate). Il manque de la cape noire et du regard possédé par la haine. Le folklore est toujours là, oui. Mais l'extrême s'en est allé.
Peut-être qu'Earth a fait le tour de son sujet. Peut-être que Dylan Carlson a perdu la foi. Ou bien la folie. Angels of Darkness, Demons of Light 1 n'est qu'un album de musique lente et hypnotique. Un album de drone, profondément drone. Et c'est bien ça le problème. On attend tellement plus de Earth. On veut des murs qui suintent et des femmes qui hurlent d'effroi. On veut des incantations imaginaires et des mythes morbides.

Southern Lord sort Angels of Darkness, Demons of Light 1, première partie d'un diptyque proposé par Earth, qui s'éloigne toujours plus de ses racines terreuses. Reste à voir avec le recul et la seconde partie, si Dylan Carlson vole dans la bonne direction.

vendredi 4 juin 2010

Le Ruban Blanc.

Et voilà le disque le plus extrême de l'année. Sur l'excellent blog Gunrunner, il est décrit ainsi : "Imaginez Sunn O))) avec du chant hurlé, du chant clair féminin, du violon tout en louant le Seigneur sur une rythmique crust, et bien vous avez The Body." Intriguant ? Extravagant ? Certainement oui. C'est même un truc de cinglé, pas pour sa violence (il y a toujours pire), mais pour l'ambiance post-apocalyptique du disque.

Ça commence tellement doucement, avec un choral a capella, doux et mystique. Comme dans l'ultime scène du Ruban Blanc de Haneke. Et on le sait, Haneke recherche l'origine du mal. The Body l'a trouvé. Parce que la suite est tellurique. Sur un bourdonnement dévastateur, des hurlements hystériques, comme s'ils avaient été enregistrés en écoutant derrière la lourde porte en bois d'une salle de torture. Bien sûr, comme dans tout album de drone qui se respecte, il y a ce côté cérémonial, une messe satanique avec des boucs et des poulets dans lesquels on lit un avenir pas très ragoûtant. Un ouragan de douleur et de peur s'abat. La voix est quasiment plus terrifiante que celle d'Alan Dubin de Khanate... Il y a des passages plus calmes, plus ambiants et plus noirs. Mais ils ne font que préparer le terrain pour les explosions hystériques. Aux premières écoutes, ce disque semble être du n'importe quoi. Aux suivantes aussi, mais un n'importe quoi obsédant, parce que la peur est incarnée en lui. Le mal s'immisce par tous les pores et jaillit de ce disque. C'est comme regarder le mal : savoir parfaitement que l'on n'y participe pas, mais que notre regard fasciné ne fait que cautionner ce qu'il se passe. Un sentiment étrange entre répulsion et attraction. Pire qu'un snuff movie, pire qu'une exécution en direct à la télé. Le mal dans toute sa splendeur en somme.

The Body sort son album au doux nom de All The Water of the Earth Shall Turn To Blood cette année chez Aum War Records, et c'est pas un disque pour les mormons.

mardi 25 mai 2010

The Deer Hunter.

Un jour, quelqu'un a dû comprendre qu'il ne suffisait plus de faire des mélodies. C'était sûrement il y a une éternité. Bien avant la musique classique. Quelqu'un de totalement inconnu, encore aujourd'hui, sûrement. Une espèce de précurseur qui voulait tout envoyer balader. Bien avant Schönberg, sans aucun doute. Et ce gars là a ouvert une brèche pour tous les gens moins virtuoses mais qui ont quand même des choses à raconter. Pour que ceux-ci puissent s'exprimer en faisant de la musique sans être géniaux comme Mozart. Et tout cela, par l'ambiance. Un bien grand mot qui veut pas dire grand chose. Mais qui prend tout son sens quand on découvre le drone ou l'ambient.

Liz Harris, aka Grouper réussit à couvrir son folk épuré d'une grande cape noire. Comme un grand nuage de fumée sombre qui peuple une forêt touffue et humide (ouais Lost c'est terminé, c'était trop bien comme épisode final et j'en veux encore bordel !). Une atmosphère oppressante, où la nature a tout ses droits, mais expressionniste aussi. Comme dans le Dr Caligari de Wiene, la forêt est entièrement construite à la main, dessinée. Liz Harris s'enferme en construisant sa propre forêt, pesante et sombre, sans lois. Une soirée avec cette demoiselle ne doit pas être la chose la plus funky sur terre, à l'instar d'une Jesy Fortino. Mais tout est semblable : il y a cette ambiance hypnotique, cette voix qui se cache derrière une guitare. Mais chez Grouper, il y a une frontière franchie, celle du drone. Ce n'est pas à proprement parler du drone pur, c'est-à-dire des nappes de bruits qui se chevauchent et font trembler. C'est un drone léger en fond, ambiant et étrange qui créer l'ambiance. Et la beauté mystérieuse par la même occasion.
C'est sombre et c'est beau. De là à dire que c'est beau parce que c'est sombre... C'est exactement ça.

Grouper, en 2008, sortait Dragging a Dead Deer Up a Hill chez Type Records. Et c'est comme la fin de Lost. C'est triste, c'est beau, c'est mystique et vaporeux. Et on en veut encore. D'ailleurs Liz Harris a sorti un split vraiment bon avec Roy Montgomery (qui est là).

samedi 1 mai 2010

Breakfast at Tiffany's.

Le poids de Sunn O))) sur le drone donne au genre une image étrange. Le drone serait cette musique inaccessible faite de bourdonnements qui ne s'arrêtent jamais. Une musique lente voire sans rythme. Mais, derrière le côté expérimental, il y a une volonté de travailler sur l'ambiance. Sunn O))) a choisi sa manière de faire : provoquer des tremblements. Mais avant, Earth avait opté pour une voix plus mélodique. Dylan Carlson créait lentement des ambiances, emportant les auditeurs dans des mondes que James Cameron n'a pas encore inventé.

Emeralds, groupe de Cleveland injustement pas assez connu, ne fait pas à proprement parler du drone. Il n'y a pas cette saturation omniprésente. Mais le travail sur l'ambiance est le même. La musique instrumentale du groupe se noie souvent dans un tourbillon électronique, mais après avoir appris à nager. Tout est en progression. What Happened, en 2009, prenait déjà cette orientation. Le minimalisme prend peu à peu forme et s'étend. D'autres sons s'amassent et une ambiance naît. Une ambiance de félicité.
On pourrait les comparer aux Fuck Buttons, en fait. Ces deux groupes ont réussi à donner au drone, à la musique électronique, à l'ambient une nouvelle forme, plus organique. Les Fuck Buttons utilisent le rythme et des guitares acides pour ouvrir une porte vers le tribal, Emeralds prend le chemin inverse et s'attaque non pas à l'énergie, mais à la beauté. Des mélodies apparaissent peu à peu et ne s'essoufflent jamais. Ce qui faisait de What Happened un album assez déroutant, voire difficile d'accès, mais d'une terrible beauté, et un des meilleurs de 2009 les doigts dans le nez.

En 2010, Emeralds fait semblant de changer la formule. Les morceaux sont beaucoup plus courts et plus nombreux. Les mélodies apparaissent directement, avant de s'immerger dans des vagues numériques. On pourrait presque penser à du post-rock, par la beauté contemplative que ce Does It Look Like I'm Here ? arrive à dégager. Une musique sortie de nulle part qui s'immisce dans les méandres de l'esprit, dont la complexité masque une grâce et une beauté hors norme. C'est là que le titre fait sens. Comme Audrey Hepburn dans le film de Blake Edwards, tout est question de diamants, ou d'émeraudes. Derrière la douce folie d'Holly Golightly (ce nom est d'ailleurs tellement explicite), il y a quelque chose d'inaccessible, une jolie malice qui fait que, finalement, rien de tout ça n'est à prendre au sérieux. La beauté pure se cache derrière des semblants de complexité, qu'il suffit d'apprivoiser.

Does It Look Like I'm Here ? de Emeralds sortira ce mois de mai 2010, chez Editions Mego, et c'est un des plus beaux disques de musique électronique de l'année, qui joue dans la même cour que le Four Tet, mais presque un niveau au-dessus.

samedi 17 avril 2010

Soirée Disco.

Donner un nom à la musique de Boris me semble difficile. Déjà parce que Boris a sorti une quantité impressionnante de disque, et parce que le groupe japonais s'attarde un peu dans tous les registres, tant que c'est pesant et lourd. Des fois, c'est du drone pur, pendant une heure sans interruption. Parfois, c'est du doom proche de Om, et d'autres fois, c'est d'autres choses. En fait, Boris fait du Boris.
On a pu les entendre sur la BO de The Limits of Control, le très bon dernier film de Jarmusch (ceci est un propos polémique tant ce film fait débat), on a pu les entendre avec Stephen O'Malley et Sunn O))), ou encore avec Merzbow (sur lequel il faudra vraiment s'attarder un jour, histoire de décrasser les oreilles des lecteurs).
Quelques idées d'écoute pour accompagner les cendres du nuage islandais au nom aussi imprononçable que du japonais.


Absolutego (1996)

C'est le premier disque, et pas le plus facile du tout. Voire le plus difficile à comprendre, à aimer. Tout commence par de l'infra-basse, et on monte progressivement dans un drone saturé et envoûtant vers on ne sait quoi. Enfin, c'est plutôt une descente vers les enfers. Il faut attendre vingt-cinq minutes pour entendre quelques hurlements avec des coups de batterie, histoire de dynamiser l'histoire. Ce n'est pas le drone lancinant, lent et hypnotisant de Sunn O))), mais plutôt un drone violent, qui frappe et s'attarde sur les impacts avec une puissance faramineuse. Les vingt-cinq première minutes forment une intro vers l'explosion des vingt minutes au centre et en apogée de l'album. Le disque se termine sur un larsen de vingt autres minutes, "l'holocauste" de "You Made Me Realize" de My Bloody Valentine, à côté, passe assez bien. Un premier disque très complexe, mais un monument de drone. En même temps, c'est chez Southern Lord, fallait s'y attendre.

Flood (2000)

Qui aurait cru, après le déchaînement sonique de Absolutego et des précédents albums, entendre de la part de Boris quelque chose de si beau ? Flood s'approche du post-rock, compose lentement des ballades sombres et mélancoliques, vingt mille lieues sous les mers. Des guitares imitent le cri des baleines. Le trio japonais prend son temps et débranche les pédales de distortion pour inventer une musique aqueuse. Les mélodies s'étalent. Boris créer une attente : quelle nappe, quelle voix va se poser sur cet arpège de guitare qui dure maintenant depuis sept minutes ? Pas si éloigné du disque de Vincent Gallo, en fait, avec des mélodies qui s'emmêlent. Un des meilleurs disques de Boris, peu connu pourtant. Une atmosphère qui revendiquerait facilement un Miyazaki, la beauté et la même, la poésie aussi.

Akuma No Uta (2003)

La pochette est emprunté à Nick Drake. Seule la guitare et l'homme change. On peut supputer : l'album de folk de Boris ? Un truc déprimant comme Nick Drake ? Et bien non, désolé. Akuma No Uta commence par du drone, à l'ancienne, tout en hypnose avant de montrer une face encore inconnue du groupe. "Ibitsu" suit. Un titre stoner à toute vitesse, avec hurlements et distortion, batterie à toute berzingue et chant en japonais. Et le pire, c'est qu'on pourrait croire que c'est une blague... Mais non, "Furi" continue le travail. C'est quasiment punk ! Boris se lâche. Tout est dans le contraste. "Naki Kyoky" reprend tout ce qu'on aime chez Boris : lenteur, progression petit à petit vers des explosions d'une beauté rare. Mais après, on remet ça, entre Black Sabbath et les Melvins. Il faut attendre le dernier titre pour calmer le jeu, ou pas. Tout explose de nouveau. Sans aucun doute un des meilleurs disques de Boris, tout en contraste, dans de nombreux registres et toujours brillant.

Smile (2008)

Dernière sortie du groupe, en 2008. Le nom est emprunté à Brian Wilson. Sauf que c'est pas trop la musique des Beach Boys. Des expériences psychédéliques ici, d'étranges bruits, des coups secs derrière la nuque. Et toujours des chants presque enfantins sur cette musique si malsaine. Pour rendre la chose encore plus glauque, sûrement. Il y a même des pleurs de bébé, un bébé qui chante, avant qu'un riff détonant prenne la place. En même temps, après quinze ans d'activisme sur la scène musicale, plus rien ne nous étonne venant de Boris. Qu'il fasse du punk, du drone, du post-rock ou de la chanson populaire japonaise ou simplement du bruit. De toute façon, ça reste réussi.

Le disque fait en collaboration avec Sunn O))), Altar est un monument du drone. Complètement terrifiant.
Et, pour les oreilles les plus accrochées, Sun Baked Snow Cave, avec Merzbow, une heure de déchaînement après une intro qui fait illusion avec son côté acoustique. Il ressemble assez à Absolutego dans sa progression, il a un côté plus mélodique, mais les bruits numériques de Masami Akita font mal aux méninges.

mercredi 6 janvier 2010

Eyes Wide Shut

Toutes les personnes qui ont vu le 2001, A Space Odyssey de Stanley Kubrick ont en tête cette scène de la chute dans le vide intersidéral, où le silence est symbolisé par un bruit blanc horrible qui lamine les oreilles. Cette scène demeure pourtant aussi forte et belle que la valse de Strauss.
Et 2001 c'est aussi le mystère du monolithe noir.
Bizarrement, le dernier disque de Sunn O))) dont il est question ici s'appelle Monoliths & Dimensions. Un monolithe et l'espace, comme le film de Kubrick, le vide aussi.
Abolir toute notion de mélodie et de rythme, faire des nappes, des sons qui se superposent et bourdonnent, qui forment peu à peu une ambiance. C'est de là que naît le voyage. Un voyage dans ce vide intersidéral, une longue chute dans les méandres de l'esprit. Ce qui pourrait sembler être seulement du bruit prend forme et fascine. Il n'est plus question de musique mais de ressenti.

D'ailleurs, il est très difficile, avec un casque posé sur les oreilles, de savoir où est la musique, dans l'oreille gauche ? La droite ? Dans un espace entre les deux, difficilement définissable, en fait. Ou ailleurs, même. Une sorte de vide. Sunn O))) explore cela, et lance un défi au cerveau humain, voyager par l'abstrait.
Entre les incantations de "Aghartha" et les cuivres de "Alice", de nombreuses contrées inconnues sont explorées, de nombreuses chutes dans le vide sont opérées.

Sunn O))), une agence de voyage pas chère.

dimanche 23 août 2009

"Quand je lève les yeux vers vous on dirait que le monde tremble." Antonin Artaud





"Trembler", c'est le verbe le plus approprié pour qualifier le Drone. Adieu toute forme de rythme ou de mélodie. Ici on travaille sur le ressenti. Alors ouais, c'est que du bruit. Mais du bruit qui fait voyager.
Petit tour d'horizon.



On peut pas parler de Drone sans évoquer le culte Black One de Sunn O))). C'est sale et noir. Ca fait du bruit dans le cerveau.
Stephen O'Malley il sait s'y prendre, puisqu'il est dans tous les bons coups, vous verrez.
Peut-être le meilleur album de Sunn O))).

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Il te faudra un mot de passe qui est : robixxx




Khanate doit être mon groupe de Drone préféré. On y retrouve Stephen O'Malley, mais surtout une voix terrifiante et sombre. C'est apocalyptique et ça sent la sueur. Ce Things Viral est à écouter sous l'orage pour vraiment savourer.

http://www.megaupload.com/?d=CDHO2Y9Y







On continue avec un pote de Stephen O'Malley, Dylan Carlson et son groupe Earth. Moins drone "bruit continue", mais ça reste une référence. Voyage assuré.

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Alors là ça rigole plus avec ces américains de Robot Vs. Rabbit, c'est complètement malsain et glauque. Ca s'appelle Trading The Witch For the Devil et c'est pas ce qu'il faut offrir à ta grand-mère pour Noël.

http://rapidshare.com/files/206659026/R0807.V5.R48817.rar






Et encore lui. Stephen O'Malley dans KTL cette fois-ci, dans ce très bon IV. Du bon drone classique qui brouille la vue.

http://rapidshare.com/files/180138439/KTL_-_IV.rar










Mais bientôt il y aura un petit article sur le Doom. Moins expérimental que le Drone, plus lent que le Stoner. Faudrait quand même pas passer à côté de groupe comme Om, Burning Witch, Electric Wizard ou Neurosis.