mercredi 10 août 2011
Les Enfants Terribles.
Dans ce magnifique parcours, on oublierait Adam Granduciel. Il n'est pas le catalyseur, la voix par laquelle le talent de Vile nous est arrivée aux oreilles. Il aurait été trop facile d'enterrer The War On Drugs une fois Kurt Vile parti vers de nouveaux horizons. The War On Drugs ne reposait même pas sur un équilibre entre les deux membres. The War On Drugs, c'est l’œuvre de Granduciel, son joyau, c'est la came qu'il a faite pousser lui-même sur son balcon de Philadelphie. La ville de la fraternité, comme par hasard. Kurt Vile le dit, The War On Drugs, c'est le groupe d'Adam, son meilleur pote. Adam a joué un peu pour Kurt, alors Kurt lui a retourné la faveur. Un album sort, et nous voilà à notre confusion initiale. Rien de ce que vous entendez dans Wagonwheel Blues n'est dû à Kurt Vile. Il faut se rendre à l'évidence, on est face à deux enfants terribles du rock indépendant US. Ce ne sont pas les frères Gallagher, non, ils ne se battent pas, ils s'aiguillent. Et ainsi, Vile et Granduciel ont trouvé la fibre, le son, l'atmosphère qui rafraichiraient l'indé à grand coup de volutes de fumée, de voile devant les mots et d'envolées acides.
Alors on se retrouve, comme ça, devant le dernier album d'Adam Granduciel. Sans Kurt Vile, mais avec cette langueur charnelle, cette force retenue. On se retrouve à écouter la suite logique de Wagonwheel Blues, on se retrouve à entendre exactement ce qu'on attendait de The War On Drugs. La fougue a laissé sa place à une fausse lassitude.
The War On Drugs sort Slave Ambient chez Secretly Canadian, cette année. Pas d'émois comme "Arms Like Boulders", mais une évidence : il faudra compter avec Adam Granduciel, maintenant.
samedi 14 mai 2011
Hey Joe.
Joe Lally est par définition un homme de l'ombre. Il n'était que le bassiste, dans Fugazi. La basse a beau être centrale, il a beau avoir fondé le groupe, il était dans l'ombre de Ian Mackaye et, dans une moindre mesure, de Guy Picciotto. Pièce centrale, mais invisible, voilà Joe Lally. Mythe effacé avant même d'être reconnu. Fugazi fait une pause, indéfinie, et Joe se retrouve avec sa basse entre les mains et des idées plein la tête. Et le voilà lancé en solo.
Sortir de l'ombre ? Jamais. Joe Lally est l'intégrité même, la discrétion incarnée. Il continue son bout de chemin, avec ou sans Mackaye. Il continue et continuera à faire saigner ses guitares basses, et à déposer sa voix comme une complainte, parfois rock, parfois apaisée. Joe ne cherche absolument pas à briller. Il joue sa musique comme si elle lui était vitale. Pas pour les autres, pour lui, par habitude, parce qu'il ne sait faire que ça, parce que c'est comme ça. On appelle ça l'intégrité Dischord.
Mais derrière tout cela se trame une question, et pas des moindres. J Mascis ressort un album, sans Dinosaur Jr, et on l'adule. Troy Von Balthazar sans Chokebore, et on l'adule. Tous ces vieux couteaux, ces gloires d'antan qui grattaient des cordes avant même nos naissances, ces dynamiteurs de cadres et de formats pré-établies reviennent, et leurs albums plaisent. Pourquoi ? Parce qu'ils ont l'aura de leurs groupes autour de la tête, ce qui fait oublier leurs coupes de cheveux incompréhensible ?
Pour les trois dinosaures, c'est le même schéma. Il y a des deux : retrouver une idole comme un vieux pote, et, avec ça, des disques de qualité. Troy Von Balthazar frôle le grand disque à fleur de peau, J Mascis plait parce que c'est un branleur, et Joe Lally parce qu'il sait rester dans l'ombre. Dans l'ordre, Chokebore, Dinosaur Jr, Fugazi. On retrouve leurs projets d'antan dans leur musique actuelle. Et tout est là.
Oui, écouter Joe Lally en 2011, c'est très loin de Fugazi. Mais on y retrouve des intonations, des clins d’œil. Joe Lally persiste et signe dans le classicisme et l'austérité, avec son Why Should I Get Used to It ? chez Dischord, bien entendu. Il restera donc à jamais dans l'ombre, par choix, pourquoi s'habituerait-il à la lumière ?
mardi 22 mars 2011
Grosse Fatigue.
Toute la force de The Kills est dans cette animalité. The Kills ne serait qu'un groupe de rock basique de plus sans la puissance sexuelle dégagée par le duo. Alison Mosshart sur scène incarne un érotisme tout en force. L'érotisme, c'est cacher pour mieux montrer. Alison montre tout, alors qu'il n'y a rien à voir. Son regard est noir et provocateur. Elle est là, en sueur, toujours décoiffée, à remuer en rythme. Elle a ce mépris dans les yeux qui fascine. Tout est là, dans les évocations sexuelles et l'érotisme de cette musique.
Sauf que voilà, The Kills a voulu évoluer, dompter la bête. Jamie Hince lui a collé une guitare entre les mains pour canaliser sa fougue. Jack White a dû, lui aussi, vouloir dresser cette boule d'énergie. Midnight Boom voyait les distortions jouissives s'affaissaient, sans pour autant perdre la vigueur de Keep On Your Mean Side, référence de modjo et de séduction.
Blood Pressures est comme une chute de tension, il n'y a plus de rugosité, il n'y a plus d'animalité.
Toute la tension de The Kills, cette force puisée dans le bas ventre, a migré. Elle est maintenant calculée, elle prend forme dans le cerveau. Et il semble que ce cerveau pompe bien trop de sang pour laisser irriguées les plus-que-nécessaires glandes hormonales. Espérons juste que l'animal fait le mort.
Les phéromones ne font plus effet sur ce Blood Pressures, prochaine livraison de The Kills chez Domino Records. Peut-être qu'ils transpirent encore, mais ils ont mis trop de déo.
mardi 1 février 2011
Patate ?
Des pom-pom girls qui dans un élan de démence hurlent des lettres à la signification obscure, David Lynch prend possession de votre zapette et dans votre terreur, pourtant... vous riez. C'est le grand huit en slow-motion à côté de Mickey qui vous fait cet effet. Le paradis vous brûle les pieds car dans votre assoupissement vous avez glissé dans la cheminée et c'est la tête dans les nuages que vous vous réveillez en sursaut sous les applaudissements de la foule. Ouf ! Juste à temps pour l'apéro. Vous allez ouvrir à votre voisin qui désespère à la sonnette, un pack de bière à la main, avant de retourner, les pieds dans l'évier, vous installer dans le fauteil de votre aquarium du 7ème étage : "Et si on faisait un Mario ?".
Le mystère quant à la prononciation de ce nom (a.P.a.t.T) reste entier, mais une tournée française prévue en mars avec Gregaldur devrait offrir la réponse.
jeudi 13 janvier 2011
Emaux et Camées.
Mesdames et Messieurs, j'ai percé tout le secret. Tout le secret de l'effet qu'ils produisent est dans leur bêtise ! Oui, Mesdames et Messieurs, si cette bêtise était voulue, simulée par calcul, oh ! ce serait même génial ! Mais il faut leur rendre pleinement justice : ils n'ont rien simulé. C'est la bêtise la plus nue, la plus naïve, la plus niaise - c'est la bêtise dans son essence la plus pure, quelque chose comme un simple chimique. Cela eût-il été déclaré d'une façon un tout petit peu plus intelligente, chacun verrait aussitôt toute la misère de cette bêtise niaise. Mais ainsi tout le monde s'arrête perplexe : personne ne croit que cela puisse être si foncièrement bête. "Il n'est pas possible qu'il n'y ait là rien d'autre", dit chacun, et l'on cherche un secret, on y voit un mystère, on veut lire entre les lignes - l'effet est atteint ! Oh, jamais encore la bêtise n'avait obtenu une si solennelle récompense, quoiqu'elle l'eût si souvent mérité… Car, entre parenthèses, la bêtise comme le plus grand génie sont également utiles dans les destinées de l'humanité…Et voilà, c'est ainsi que Stepan Trofimovitch, la vieille gloire des poètes et penseurs russes des Possédés, s'insurge contre la nouvelle pensée, contre les ravages de ces mouvements qui fleurissent partout, prêts à s'enflammer comme les plus basiques brindilles. Il s'insurge et lance Shakespeare et Raphaël dans le combat. L'art au-dessus des idées, l'Art, au-dessus des envies d'égalité. Rien ne devrait être réaliste. Discours enflammé et profondément Romantique. Il dénonce la bêtise socialiste qui pointe le bout de son nez - rouge - en Russie, sans réellement savoir qu'il est partisan d'une autre bêtise, tout aussi naïve, nue et niaise : la foi en l'art. Son discours, c'est l'apogée de la bêtise, au sens le plus noble du terme. Plus que le socialisme, l'art sauvera le monde et la Russie. Parce que l'art est sensible et beau. Et que la Beauté est la condition sine qua none à tout. Rien n'a de sens sans ce concept pour Stepan Trofimovitch. C'est dans cette conviction que s'explique son hyper émotivité, ses caprices, sa sensibilité exacerbée. Il est un grand romantique.
The Smiths comme les Possédés. Hanté et bien trop sensible, Morrissey se réfugie dans des coins sombres et apaisants comme l'habitation d'un Stepan Trofimovitch, des lieux où la Beauté est reine et la réalité n'a pas de prise. C'est comme fuir, mais par la création. S'enfermer dans un monde parallèle et insaisissable. Et on retombe sur la bêtise. Parce que l'on veut lire entre les lignes, on veut découvrir ce qui se cache derrière ces textes noirs. Le mystère naît là où la bêtise d'y croire commence. C'est parce que Morrissey y croit bêtement, à la musique, il croit sûrement que sa musique sera un exutoire, qu'elle exorcisera ses peines, qu'elle prendra plus soin de lui que Margaret Thatcher. The Smiths volent alors entre deux eaux. Le ridicule et la grâce. Le ridicule du Romantisme exacerbé où la peine prime sur tout, amas de complaintes. La grâce, quand on geint avec noblesse et ironie. Et c'est la bêtise de Morrissey qui fait pencher la balance du côté de la grâce.
2010, la lumière ne s'est toujours pas éteinte pour les Smiths, puisqu'un Unreleased Demos And Instrumentals apparait, des chutes, des prises inconnues, un nouveau bootleg pour perpétuer la foi en la bêtise.
mardi 30 novembre 2010
The Graduate.
Comme Harold & Maude de Hal Ashby, The Graduate de Mike Nichols est un symbole d'une Amérique qui s'affranchit de ses codes. C'est assez diffus et subtil, mais le film de Nichols ne fait pas que naître Dustin Hoffman en tant qu'acteur. Non, il est symptomatique de l'évolution des mœurs. Ce pauvre mec s'ennuie comme tout, dans sa banlieue déprimante. Et il trouve Mrs. Robinson, il apprend la vie à ses côtés, une vie charnelle avant tout. Ensuite, il découvre l'amour. Schéma simple, diablement efficace. Mais une fois de plus, le cinéma américain prétend se ranger du bon côté pour en fait dénoncer le mauvais. Au hasard, Frank Capra dans It's a Wonderful Life dresse un portrait d'une noirceur sans nom, avant de taper dans la happy end à pleurer. Breakfast at Tiffany's aussi. Tout n'est qu'ennui et ratage, sans cette dernière scène culte qui ferait presque aimer la pluie torrentielle.Revenons donc à The Graduate et à Harold & Maude. Derrière ces portraits d'ados paumés, qui finissent attirés par des femmes de plus vieilles à beaucoup plus vieilles qu'eux, il y a la naissance du anti-héros américain. Le looser magnifique, avec son air blasé, un peu désinvolte, un peu maladroit donc sacrément attachant. Le premier sort en 1967, le second en 71. En pleine perte d'illusions due au Vietnam, en plein mouvement hippie, en pleine redécouverte du On The Road de Kerouac. Ces deux films là sont par définition des films générationnels (ce qui veut dire éternels paradoxalement).
Et qui dit film générationnel dit bande son qui va avec. Hal Ashby prend Cat Stevens et son hippie-issime "If You Want to Sing Out, Sing Out", ode à la liberté absolue, incarnée dans le film par Maude, celle qui a tout vu et qui donc peut profiter de ce qu'elle vit. La leçon du film est simple, elle se résume en une chanson, cette chanson. "You can do what you want, the opportunity's on".
Dans The Graduate, Nichols la joue moins cash, avec le cultissime (ici aussi, oui) "Mrs Robinson". Derrière cette chanson, le pardon. Elle a beau être une vilaine succube de l'enfer, on la pardonne parce qu'elle aussi elle s'ennuie. Son mari est un gros beauf, faut qu'elle se distraie. Rien de plus humain. Alors il y a une place pour elle au Paradis. Quand à Dustin Hoffman, lui, il utilise son expérience pour finir avec mademoiselle Robinson, et dépasse l'interdit fixé par Robinson mère. Tout est dans la subversion, la libération sexuelle sur fond de puritanisme. Et pour clôturer le tout, le film se termine sur The Sound of Silence, avec entre deux le somptueux "Scarborough Fair" (qui ressemble étrangement au "Girl from the North Country" de Dylan).
Et Simon & Garfunkel suit un peu l'itinéraire de Dustin Hoffman dans le film. Ils s'affirment peu à peu. D'un "Hey, Schoolgirl" digne des plus beaux one-shot à Bridge Over Troubled Water en passant par de nombreuses séparations et reformations, échecs et succès inattendu, le duo est passé d'un beau couple de garçons coiffeurs qui se trémoussent sur des comptines allantes à un duo mythique avec en son sein un des meilleurs songwriters du siècle (ce que je ne remettrai pas en cause, suffit de prendre Graceland dans la tronche). Jusqu'à devenir un groupe éternel donc générationnel. Ou l'inverse. Et le live à Central Park en 1981, sorti chez Warner Bros n'en est que l'apogée. 500 000 personnes, c'est aussi bien que Martin Luther King.
Alors remercions le film de Mike Nichols qui, je l'ai déjà dit, n'a pas seulement donné naissance à Dustin Hoffman, mais a aussi imposé un peu plus Simon & Garfunkel dans l'histoire américaine. Et sans ça, je doute qu'on les aurait vu à Central Park faire ça :
dimanche 17 octobre 2010
Heal us.

Une nouvelle tendance, un nouveau revival, une nouvelle révolution, une vague, un raz-de marée qui repart aussi rapidement qu'il est venu. La scène indépendante actuelle ressemble parfois à un troupeau qui s'engouffre aveuglément dans la première porte ouverte.
Il y a parfois de bonnes choses, mais souvent on s'ennuie très vite. L'étape principale qu'est la digestion à été zappée, le recul aussi, écartés sans doute par un désir impatient de mimétisme.
Le salut nous vient d'un shaker géant perché sur la lune, propulsant un mélange cohérent de pop, rock, punk, electro, psyché, expérimental avec quelques touches réappropriées de jazz, world, hip-hop même...
Le disque tient la route, la durée, provoque, fait rêver, surprend. Un OVNI sorti discrètement en 2007, deuxième album du groupe The 63 Crayons. On attend la suite...
lundi 11 octobre 2010
Music is for pussys

Bon, c'est mon premier article ici et j'essaierai de poster de temps en temps. Merci Nathan pour ton invitation !
Allons donc faire un tour chez nos amis les écossais pour commencer. Qu'est-ce qu'il s'y passe là-bas ? A première vue pas grand chose nous vient à l'esprit, on peut penser à The Beta Band et puis... et puis quoi ?
Il faut donc fouiller (ou tomber sur le filon SL Records par exemple) pour découvrir une scène peu connue et talentueuse. Le groupe dont il est question aujourd'hui s'est formé dans la deuxième moitié des années 90 et n'a pas vécu bien longtemps malheureusement puisqu'il se sépare en 2000.
Khaya est un trésor caché de la scène indépendante de la précédente décénie, roulant dans la boue des chansons pop avec une énergie qui rappelle les débuts de dEUS, les Pixies, Chokebore... sur des mélodies entêtantes, entre deux eaux.
Is/Are/Was est une compilation de titres et sessions du groupe publiée par SL Records pour les 10 ans de la sortie de leur premier single "Summer/Winter Song", un bon moyen de découvrir ce qu'on a raté.
Aujourd'hui, Dan Mutch, et Pete Harvey, anciens Khaya, forment The Leg avec Alun Thomas, formation plus chaotique et toute aussi géniale.
mercredi 8 septembre 2010
White Material.
Dans le tourbillon de l'actualité musicale, dans l'amas de la rentrée, entre les nouveaux petits bijoux, les excellentes surprises ou les démonstrations de force et une quantité de disques moyens (Syd Matters, Black Mountain, The Black Angels...), on s'y perd. Trop de chose à écouter, à réécouter, à approfondir (je n'en ai toujours pas fini avec le Arcade Fire, preuve d'une certaine médiocrité : la fascination s'est évaporée), mais rien de flambant neuf depuis quelques jours, rien qui donne envie d'écrire, qui fait jaillir des idées de liens à faire, des idées de réflexions à lancer. Rien, calme plat. Alors pour ne pas perdre la main, pour entretenir l'entreprise, je me remémore mes dernières vacances, sous le soleil de Graceland.Il faut d'abord que j'avoue quelque chose : impossible de trouver un angle correct pour aborder ce monument. J'ai pensé à tout, The Graduate de Mike Nichols, où l'on trouve la musique de Simon & Garfunkel, une belle parenthèse historique sur l'Afrique du Sud et l'apartheid, un discours sérieux et appliqué pour montrer à quel point ce disque est une révolution dans l'histoire de la musique, un long portrait de Paul Simon, avec une description de son cheminement jusque Graceland, une parabole sur une terre promise et magique, où règne l'abondance et la bonne humeur. Mais, avec tout ça, on ne pourrait même pas saisir l'impact de ce disque sur une vie. Et finalement, ce qui résume le mieux cet impact, c'est l'expérience personnelle ; ce moment devenu éternité grâce à la musique de Paul Simon.
C'était donc il y quelques années, impossible d'être plus précis. Je me souviens juste que, dans cette voiture sur la route des vacances, il y avait un long débat peu argumenté mais très vigoureux sur le choix de la musique. J'étais de ces jeunes qui voulaient de l'énergie. Je demandais sûrement un de ces disques que je venais de découvrir, peut-être les Pixies, peut-être quelque chose de plus honteux. Mais ma position à l'arrière du véhicule enlevait du crédit à mes interventions, et un "de toute façon c'est pas toi qui décide" avait achevé tous mes espoirs. Frustré, j'avais sorti mon iPod et enfoncé mes écouteurs dans les oreilles. A l'avant, c'était Paul Simon qui avait réussi à s'imposer.
Peu à peu, je tombais dans cet état de léthargie que la voiture apporte, quelque part entre la conscience et le sommeil, la station de correspondance entre la lucidité et les rêves. Des batteries devaient tenter d'insuffler un rythme à mes tympans, mais pendant les blancs entre les chansons, il y avait un son africain, puissant et mystique qui m'arrachait à cet état. Quelque chose d'irrésistible qui finalement eût raison de moi. J'ai enlevé mes écouteurs sans même prendre le temps d'éteindre le iPod, et j'ai laissé mon cerveau divaguer sur cette musique qui sentait l'ocre. Il m'est ensuite impossible de décrire le reste. C'était comme un rêve, alors que tout était réel. Un moment d'euphorie insaisissable, malgré les nombreuses tentatives de reconstruction.
Il y a un peu plus d'un mois maintenant, on m'a rappelé l'existence de Graceland, et de ce moment par la même occasion. Depuis, Paul Simon hante mes oreilles à l'aide de sons voudous. C'était en 1986 chez Warner Bros, et c'était comme un coup de foudre.
jeudi 2 septembre 2010
Chérie, je me sens rajeunir.
The Black Angels - Phosphene Dream (2010, Blue Horizon)
Après avoir écumé tous les festivals cet été, et sorti a priori à chaque fois la même prestation, voilà le nouvel album des Black Angels. Et c'est pas cette année qu'ils se renouvelleront. Le programme est toujours le même : riffs lancinants, incantations vocales à la Jim Morrison, frappes sèches sur la batterie et une bonne dose de psychédélisme. Les influences sont toujours les mêmes, et impossible de s'en dépêtrer. Ils parlent toujours de la guerre, ils simulent toujours des bruits d'hélicoptère avec leurs guitares, et il y a toujours trop de reverb sur la voix. La nouveauté, c'est qu'ils ont piqué la pochette du dernier Animal Collective. On ne retrouvera jamais l'effet de surprise de Passover mais faut avouer que ça reste sacrément cool, bien que, d'une certaine mesure, décevant.Black Mountain - Wilderness Heart (2010, Jagjaguwar)
Malheureusement, on pourrait dresser le même constat avec Black Mountain. Pourtant, c'est pas un problème de talent. In the Future était une bien belle réminiscence des années 70 ; les morceaux s'allongeaient, explosaient avant de revenir à un schéma standard et hypnotique. Et la chanteuse, Amber Webber a sorti deux charmants albums sous le nom de Lightning Dust, en compagnie de Joshua Wells, un autre du groupe, de parfaits hommages au Jefferson Airplane. Alors, même s'il existe toujours des refrains ravageurs, des envolées acides et que la voix d'Amber Webber me colle des frissons, la recette prend plus tellement. La faute à quoi ? La perte de la foi dans la saturation sans aucun doute. C'est beaucoup moins rock, beaucoup plus court et beaucoup plus pop, bien que toujours psychédéliques. Adieu les lentes constructions à la Deep Purple. On a même des jolis morceaux folk, mais on les avait en mieux chez Lightning Dust. Black Mountain ne confirme hélas pas, ou alors on en attendait beaucoup trop.Lou Barlow & The Missingmen - Sentridoh III (2010, Merge Records)
Eh les mecs, encore un album de Lou Barlow ! Que ce soit avec Dinosaur Jr, Sebadoh ou tout seul, ou sous un nom bizarre comme Sentridoh ou The Folk Implosion, ou avec un groupe, Lou Barlow ne s'arrête jamais. Et comme d'habitude, c'est une petite réjouissance de le retrouver. Peut-être que ce qu'il propose reste profondément ancré dans les 90s, avec ce cachet si particulier, un petit goût de fumée autour des amplis, des dissonances revendiquées et une voix lassive, mais qui peut mieux le faire que Lou Barlow ou Sonic Youth ? En ces temps où on essaie de nous bassiner avec Wavves, No Age et la nouvelle vague "lo-fi pitchfork", ça fait du bien que Lou Barlow nous rappelle l'essence même de sa musique. Une musique qu'il baptise lui-même sur ce disque : "Losercore". Ça se tient. Comme Don Quichotte, Lou Barlow charge les moulins, toujours de la même façon, mais toujours avec la même foi. On s'en tape pas mal au final, que ce soit des moulins qu'il charge.Screaming Females - Castle Talk (2010, Don Giovanni)
En dignes héritiers de Lou Barlow, justement, les Screaming Females ravivent la flamme des 90s et de Dinosaur Jr. En plus d'avoir le même son (en plus propre, progrès oblige), ils poussent la ressemblance jusqu'à reproduire les solos de guitares débridés sur les lignes de basses psychorigides. Comme quoi, se contenter de rendre hommage à ses influences (dans lesquelles on trouve aussi beaucoup de ce grunge/émo des 90s, comme Commander Venus ou Mclusky) permet de sortir un excellent disque, qui pourrait aisément être produit par Steve Albini. Un condensé de rage, de punk, mais avec une touche de grâce et de féminité, puisque c'est une jeune femme, toute petite, toute mignonne, qui a pris le micro, pour être une femelle hurlante, ce qu'elle fait sans aucun problème malgré ses airs d'enfant de chœur. C'est du déjà-vu (bah oui, Commander Venus c'est presque pareil puisque Conor a une voix de fille, il a pas mué), mais c'est toujours terriblement addictif et j'avoue ne pas m'en défaire. Surtout "I Don't Mind It".On évitera de s'attarder sur le disque insipide de Phil Selway, qui ne présage rien de bon pour Radiohead, et on s'attardera plus tard dans la journée sur le nouvel EP de Sufjan Stevens.
jeudi 5 août 2010
Walk the Line.
En direct live de Lituanie. Dans un café qui passe du 16 Horsepower. On attendra avant de parler du Arcade Fire, qu'il faut apprivoiser, ou plutôt dompter, même si les Walkmen ont déjà donner un élément de réponse à la question "alors il vaut quoi ce nouveau disque d'Arcade Fire ?". Trop long, trop épique, trop prétentieux. Mais c'est un avis arrêté, qui ne concerne qu'un instant précis.De toute façon, tout est une histoire de contexte bien précis. Tout dépend du hasard, c’est à la seconde que tout se joue, et chaque détail infime et insignifiant peut prendre les contours de la beauté. La nuit qui tombe pendant le refrain de « Scythian Empire », une envolée sonique de Venetian Snares pendant que le vent remue des arbres, d’énormes flocons de neige qui tombent au ralenti sur « Journey to Reedham », ou les lumières qui défilent par la fenêtre du métro alors que la musique imperturbable de The Walkmen martèle les oreilles. Une histoire de détails.
Avant de plonger dans Lisbon, il fallait créer l’ambiance. Éteindre les lumières, enfiler le casque, s’allonger sur le dos, les yeux rivés vers le plafond, et attendre quelques minutes, laisser l’attente devenir excitation. Enfin, lancer la musique.
Et la réponse du groupe est simple : il faut prendre son temps, et ne pas brûler les étapes. Il faut laisser mûrir chaque note en soi. Chaque mélodie s’étend, se déploie ad libitum pour peindre des ambiances. Il n’est plus question de chercher la nouveauté, les variations au sein d’une même chanson, mais de s’en tenir à la plus simple expression de la musique. Le motif prend de l’ampleur petit à petit, et noie dans le son. Les guitares brouillent les rythmes et s’estompent sous le poids de la reverb, il n’y a que la batterie pour assurer le tempo, le reste n’est qu’un vent sifflant, véritable coussin d’air pour la voix d’Hamilton Leithauser. C’est de cette sobriété, de cette humilité que jaillit la puissance de la musique des Walkmen. Ils se contentent de faire ce qu’ils savent faire : créer des ambiances profondes, presque aqueuses pour que chaque mot fracasse le simulacre de silence.
Petit à petit, ils avancent vers Lisbonne, sans détours et sans raccourcis. Simplement par le juste chemin, sur lequel il y aura des victoires, des déceptions, des cuivres tragiques et des comptines plus sucrées seulement destinées à cacher la douleur profonde qui émane de la voix de Leithauser. Rien de grandiloquent ou d’épique, un dur réalisme, simplement. Et c’est pour ça que la musique des Walkmen va si bien avec la routine du métro.
The Walkmen sortent Lisbon très bientôt, chez Fat Possum. Et c’est beau et sobre comme une église orthodoxe Lituanienne.
mardi 22 juin 2010
Far From Heaven.
Ce qui est amusant, c'est que Nirvana passe du tout au rien dans une vie. Il est le plus grand groupe de tous les temps quand on a 15 ans, il noue les entrailles, il incarne le mal-être adolescent. Kurt Cobain rend les jeunes filles amoureuses et les garçons l'admirent. Puis, petit à petit, les temps passe. Les horizons musicaux s'élargissent. On veut du plus vite plus fort plus violent. Ou complètement autre chose. Nirvana devient alors un groupe surévalué. Avec un pauvre mec qui ne sait pas jouer de la guitare, qui chante faux et qui réussit à amuser les adolescents - cette espèce maintenant profondément méprisée - avec quelques barrés sommaires.Et pourtant, cette deuxième vague de révolte et de rejet s'estompe, et l'on redécouvre ses amours de jeunesse. The Offspring et Nirvana. On retrouve dans la musique de Kurt Cobain la même spontanéité que dans celle de Dylan, on y retrouve l'intensité punk des Melvins. La simplicité en somme, qui fait se poser des questions : pourquoi s'attarder sur des albums si complexes, si difficiles d'accès alors que trois gars réussissent à tout résumer en quelques accords ? Il faut jouer sur les deux tableaux. Ne jamais renier ses anciens plaisirs, tout en continuant à être au front de la recherche, de l'expérimentation. Enchaîner Leonard Cohen et le nouveau !!!. Alors des fois, pour se reposer les oreilles et les méninges, on choisit la facilité, comme un live de Nirvana.
En 1992, Nirvana était au sommet de sa gloire. Kurt Cobain était un sac d'héroïne, et certains le pensaient malade, voire mort. Il est arrivé en blouse blanche et en fauteuil roulant, le sourire en coin. Avant de ravager tout sur son passage, pendant une heure quinze. Distorsion continuelle sur hurlements, fausses notes, sauts dans tous les sens, le tout sur les frappes de mammouth de Dave Grohl. La prestation musicale est minime. Il faut juste profiter de l'énergie démente qui ressort de ce live, du cri déchirant de "Drain You", et se remémorer notre chambre de quinze ans.
Geffen, le label de Sonic Youth entre autres, a ressorti ce live mythique au festival de Reading en 1992, l'année dernière, en 2009. Et ça fait du bien aux cerveaux embrumés par trop d'electronica.
samedi 29 mai 2010
Johnny Guitar.
Bordel. Dennis Hopper est mort. Et ça la fout sacrément mal. Non mais Dennis Hopper quoi. Un gars qui a débuté chez Nicholas Ray, joué avec James Dean. Le mec qui tient le Blue Velvet de Lynch sur ses épaules, l'icône d'une génération prête à passer son temps sur une moto sur des routes trop ensoleillées. Le Jack Kerouac version virile. Avec le regard fou à la Orson Welles et une classe à la John Wayne. Grand photographe par la même occasion, grand réalisateur, grand acteur. Artiste à part entière, mythe complet.Comment oublier le cinglé d'Apocalypse Now ? Il racontait que Martin Sheen ne savait pas que les corps pendants dans le sanctuaire de Brando étaient des vrais en souriant. Impossible d'imaginer l'influence que ce gars-là a eu. Déjà avec Easy Rider, film de la génération "born to be wild". Liberté est le mot d'ordre, brûler ses pneus sur le macadam un credo. Un sentiment profondément ancré que rien ne pouvait les arrêter sur leur chemin. Un chemin psychologique aussi. Les drogues, l'alcool, l'exploration sans limites. Voilà ce que Dennis Hopper a apporté : la négation de l'idée même de limite. Il vise l'horizon, point final. Et jamais on ne l'atteint l'horizon.
Il y a l'horreur du Vietnam, avec sa chaleur oppressante et la folie qui règne. Il y a l'ambiance d'une banlieue américaine plus malsaine qu'elle n'en a l'air. Il y a les affrontements entre bande. C'est fou à dire, mais trente sept ans après Easy Rider, vingt sept après Apocalypse Now, The Black Angels (qui empruntent ce nom au Velvet Underground) rendent le plus bel hommage à Dennis Hopper. Rock lourd et psychédélique, empreint d'une folie sortie du Vietnam, de l'horreur de la guerre, mais inarrêtable comme un chopper sur une route américaine. Alex Maas exhume Jim Morrison de sa tombe. The Black Angels redonnent naissance aux années 70, simplement, avec leur lot de trip et de trop.
C'était en 2006, The Black Angels déroule avec son Passover, sur Light in the Attic. Et c'est un beau coup de chapeau au grand Dennis. Mais un chapeau de cow-boy, un vrai.
jeudi 20 mai 2010
Stranger Than Paradise.
Kurt Vile s'appelle comme Kurt Weill. Je sais pas si c'est fait exprès ou pas, mais ça tombe bien. Kurt Weill était allemand, et c'était l'ami de Bertolt Brecht. On lui doit les plus beaux moments de décadence des années 30. Son art dégénéré passait par le culte Opéra de Quat'Sous et Grandeur et Décadence de la ville de Mahagony (qu'on connait surtoutp parce que les Doors ont repris "Alabama Song"). Sans Kurt Weill, on peut dire adieu au Lou Reed de la période Berlin et au Bowie de Low, Heroes et Lodger. Et aussi à toute une part de Tom Waits tant l'influence de Weill est forte chez le monsieur à la voix cassée. Ce n'est pas négligeable. Alors qu'on utilise un nom qui sonne de la même manière en 2010, je doute que ce soit le hasard. Et si c'est son vrai nom, c'est un signe du destin.Parce qu'on retrouve chez Kurt Vile la même obsession pour la décadence. Déjà en tant que guitariste des War On Drugs, il donnait au groupe un côté psychédélique et acidulé typiquement 70s, qui rappelle le space rock de Spiritualized. C'est bourré d'acide et c'est comateux comme un lendemain de soirée à la Fun House. Mais le jeune homme devait avoir envie de chanter lui-même, alors il s'échappe et surprend le monde entier avec son disque de rock hypnotique, Childish Prodigy. Bradford Cox le qualifie de génie sur son blog, et tout le monde s'étouffe dans cette musique qui fait relativiser encore plus la qualité du dernier album du Black Rebel Motorcycle Club, Beat the Devil's Tattoo.
Et à l'instar de ces derniers, Kurt Vile aime le folk. Alors quoi de plus naturel que de sortir un EP de folk ? Où il se libère de la de guitare électrique, il s'épure, mais n'oublie jamais qu'avec un nom tel, il est obligé d'ajouter à ses ballades un côté étrange et psyché. Histoire de rabattre le caquet des Doors une bonne fois pour toute.
Kurt Vile sort son nouvel EP en mai 2010 chez Matador (forcément), et ça s'appelle Square Shells EP. Et en plus il y a une chanson dédiée à Jim Jarmusch.
mercredi 19 mai 2010
Sexual Healing.
Eh ouais. C'est le printemps. On commence à rôtir doucement au soleil. On commence à voir des épaules nues, des jupes et les lycées privés commencent à s'indigner et à interdire les "décolletés provocants". L'adolescent est comme ça, il aime provoquer, et d'autant plus quand des hormones le titillent. Et ce côté rebelle se traduit toujours, en plus d'un engagement vestimentaire contestable ou agréable à l'œil (tout dépend du point de vue), par des goûts musicaux différents des "grands". Il faut écouter autre chose que son père, forcément. Allez dans le plus extrême. Si aujourd'hui, il n'existe plus trop de limites et que le look prime avant tout (en témoigne le succès de Lady Gaga - que j'adore d'ailleurs), avant, c'était le son qui gênait. Le jazz était une musique de fou furieux. Le rock un bruit hérétique. Alors le punk et les crêtes entretenues au dentifrice...Pourquoi ce n'aurait pas été le cas pendant les années 80 ? Après tout, ce sont les années du punk. Les Sex Pistols forment le plus grand coup marketing musical de tous les temps. Les Clash fondent le genre et atteignent déjà son apogée... Et là-dedans, il y a The Gun Club. Pas vraiment punk, pas vraiment blues, pas vraiment garage. Mais assez rebelle pour emmerder les parents.
Il y en a qui se morfondaient sur Joy Division avec des habits noirs, et d'autres qui enfilaient allègrement des vêtements affriolants, qui marivaudaient en dansant de manière provocante sur The Gun Club. The Gun Club, musique sexuelle et addictive, prenante dès la première mesure, sincère et puissante. Jeffrey Lee Pierce est l'inverse de Ian Curtis. Il transforme ses névroses en joie musicale. "She's Like Heroin To Me" tube de la décennie avec un "Guns of Brixton", "Fire Spirit" sera pérennisée par 16 Horsepower (qui reprend parfaitement le flambeau, d'ailleurs) avec ou sans Noir Désir.
Quoi de mieux pour commencer le printemps qu'un disque affriolant comme un "décolleté provocant" ? De quoi recoller le sourire à n'importe quel fan de Joy Division.
C'était en 1981, Ian Curtis était déjà sous terre, et The Gun Club remettait les choses en place avec Fire of Love frais comme une bonne rasade d'eau fraîche.
samedi 15 mai 2010
Une Saison en Enfer.
Voilà. Quand on dit "emo" maintenant, c'est mal connotés. On imagine tout de suite l'adolescente de 13 ans qui s'habille en noir et rose, se maquille trop et écoute de la musique "commerciale" (que tout le monde fustige parce qu'elle est commerciale plutôt que par sa qualité - qui est d'ailleurs pas pire que beaucoup d'autres trucs. Je veux dire, Tokyo Hotel ça reste du néo-metal basique, et super bien produit, ça mérite pas la haine déversée sur ces pauvres petits allemands en mal d'affection). Donc, la musique "emo" maintenant, c'est celles des ados qui traînent à Bastille et qui attirent les rares rayons de soleil avec leurs frippes noires. Alors que, au commencement, ça voulait dire "émotion", c'est-à-dire une musique à fleur de peau, qui exprime des émotions par une certaine violence. L'archétype, pour moi, c'est Commander Venus (quand Conor avait 17 ans et qu'il n'avait pas mué), ou même d'une certaine manière At The Drive-In.C'était pour remettre les choses au point. Parce que le groupe d'aujourd'hui est "emo". Oui oui oui. Et en plus ils ont le nom le plus long des Etats-Unis : ...And You Will Know Us By the Trail of Dead. Les noms d'albums de Godspeed You ! Black Emperor semblent courts à côté de ça. (Et le prix du nom du groupe le plus impossible revient bien sûr à Einsturzende Neübauten).
Trail of Dead (oui, ça ira plus vite) est un groupe emprunt de poésie. On peut discerner Arthur Rimbaud sur l'arrière de la pochette. Il y a un titre nommé "Baudelaire" (des poètes émos !).
Et ça tombe bien. Parce que Trail of Dead est le groupe de l'anacoluthe. Un rock qui semble basique, mais où la rupture de construction est centrale. Tout est dans cette anacoluthe. D'un coup, le tempo s'accélère ! Avant de reprendre une vitesse de croisière d'un bon disque de rock alternatif. La gradation d'un "Heart in the Hand of the Matter" rappellera les montées en puissance rimbaldienne, avec ce refrain martelé comme dans les "Litanies de Satan" de Baudelaire.
La part émo de cette musique vient de l'assemblage des deux voix. L'un chante, l'autre crie. Ajoutez à cela des mélodies complexes mais imparables, et on ne peut s'empêcher de penser à un At The Drive-In moins fougueux et plus sombre. Plus lourd aussi. Plus imprévisible. Plus intello aussi. Au point que Pitchfork (celui qui définit la norme intello et hype) refourgue à ce Source Tags & Codes la note de 10. Je dirai pas qu'elle est méritée, même c'est un grand album des années 2000, culte (peut-être à cause de Pitchfork d'ailleurs), et fort en puissance et en émotion.
C'était en 2002, ...And You Will Know Us by the Trail of Dead se fait connaître avec Source Tags & Codes sorti chez Interscope. Et ça change du noir et rose.
vendredi 7 mai 2010
Les Diaboliques.
Alors qu'on peut entendre le nouveau Dead Weather, qui regroupe des gens biens comme Jack White et Dean Fertita des Queens of the Stone Age, par exemple, et que ce disque est de loin meilleur que le précédent qui sonnait comme Icky Thump des White Stripes et que c'était un peu foutage de gueule. Tout ça à cause de la mégalomanie de White. Heureusement qu'ils se sont recentrés un peu et se sont contentés de faire les choses biens, sans artifices inutiles. Le seul intérêt des Dead Weather, ça reste de pouvoir entendre Alison Mosshart. Ça nous fait patienter en attendant le prochain album des Kills, notamment.Mais le gros problème, c'est que chez les Dead Weather, Alison reste timide. Sûrement parce qu'elle est trop entourée. Alors qu'avec son comparse Jamie Hince, aujourd'hui occupé à fricoter avec Kate Moss, Alison 'VV' Mosshart laissait libre cours à toute sa violence, confiante et consciente de la capacité sexuelle de la musique de son groupe. Une boîte à rythme, une vieille guitare trop saturée, deux micros sur une scène, pas besoin de plus avec les Kills. Toute la puissance de leur musique assez sommaire est dans la tension érotique qui lie Jamie et Alison. Ils se regardent, se rapprochent, se repoussent, se battent, s'ébattent (des centaines de photos en attestent). C'est la plus pure dualité amour/haine. Alison est une performeuse, une sorte d'Iggy Pop au féminin. Son regard noir et plein de sous-entendus transperce chaque personne qui la croise. Avec quelqu'un dans son groupe, Jamie Hince peut dormir tranquille et se contenter de chanter un peu et de balancer ses riffs lancinants et hypnotiques sur une boîte à rythme bidon. Alison assure le reste.
Le petit rire d'Alison à la dernière seconde du disque dit tout, parce que c'est un rire nerveux et discret. Un rire qui apparaît quand on a rien d'autre à dire. Le sentiment du travail accompli, sûrement.
Le meilleur album des Kills, leur premier, s'appelle Keep On Your Mean Side. Il est sorti en 2003 chez Domino Records, et c'est l'exemple parfait de ce que devrait tenter de faire le nouveau Jack White.
jeudi 29 avril 2010
La maman et la putain.
Les choses commencent à se gâter. Sujet de sciences sociales, c'est-à-dire où il faut mêler sociologie et économie. Sujet facile en apparence :"La famille : quel acteur économique ?"
La difficulté pour moi, ce sera de parler de musique. Mais ce que le sujet attends, c'est bien sûr un "la famille ne peut être considérée seulement comme un acteur économique". Une famille, c'est un ménage, elle consomme, elle produit, elle investit. Mais une famille, c'est bien plus que ça. Il y a des services attendus, des dons, des échanges qui se font en dehors d'un mécanisme économique. Les vieux donnent aux jeunes pour "acheter" de l'affection. Ceux qu'ont réussi aident les pauvres. Il y a un fort lien organique, qui finalement, exclue la famille de la logique de marché.
C'est assez paradoxal. Tout en évitant la logique de marché, la famille est la base de l'économie : ce sont les ménages qui consomment. Être acteur économique sans vouloir l'être, dans un sens. Et elle évite cette logique de marché par son caractère institutionnel. Tout y est codifié, du prix en chameaux d'une blonde aux yeux bleus au nombre de coups de latte qu'un gamin qui ment doit prendre. Le paradoxe entre économie et solidarité organique, entraide.
Ce qui m'amène de la façon la plus étonnante possible aux Sisters of Mercy. Les "Sœurs de la Miséricorde" sont des religieuses, dévouée au désintérêt. Prêtes au sacrifice. Elles sont aussi ces prostituées aimantes de Leonard Cohen, comme du côté de la logique économique. Un service rendu contre du pognon. Le paradoxe est le même : comment mêler désintérêt, solidarité avec logique économique ? Religion et sexualité ? Qu'y a-t-il derrière ce don de soi ? Ou derrière ce service ?
En quelques mots : qui sont vraiment ces sisters of mercy ?
La musique du groupe The Sisters of Mercy est entre mélancolie noire et mélodies entêtantes. Entre tube de l'été et esthétique gothique. Entre frivolité et profondeur religieuse. Mais la part institutionnelle, ce qu'on ne peut défaire, ce qui persistera coûte que coûte, prend vite le dessus : les mélodies restent entêtantes mais c'est la part d'ombre qui envahit l'espace. Le trouble le plus profond, la tristesse la plus pure. Pas étonnant qu'ils aient besoin de ces filles de joie pour se réconcilier avec l'existence.
Comme la famille, en fait, entre mécanique implacable (logique économique) et détours fraternels (le don).
C'est typiquement 80s, dans le son, dans l'utilisation abusive de reverb, dans le côté mécanique et froid et dans cette voix possédée quelque part entre Ian Curtis et Morrissey.
Ca s'appelle First and Last and Always de Sisters of Mercy, ça date de 1985 et c'est sorti sur le label du disque, Merciful Records.
NB : j'ai tout à fait conscience que cet article n'a aucun sens, et je m'en excuse. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas écouter ce disque fantastique.
jeudi 25 mars 2010
Terrain Vague.
Il y a une quantité impressionnante de groupe de ce qu'on peut appeler le "revival". Du genre "on est en 2010 mais on te balance du son des années 70". Du genre "j'aime la distortion et le psychédélisme, j'ai suivi les conseils de Timothy Leary et le blues a bercé mon enfance".On a eu les colossaux Black Angels, et leur Passover d'anthologie, par exemple. La ressemblance avec la voix d'un certain Jim Morrison est frappante, mais "Young Men Dead" écrase aisément les Doors. On a eu aussi Black Mountain et ses relents de Jefferson Airplane (la similitude entre la voix de Grace Slick et de Amber Webber y fait beaucoup - puis il faut aussi mentionner les très bons albums de Lightning Dust où elle chante). Et faudrait pas oublier les Black Keys, duo guitare batterie de blues déchainé et extatique..
(On remarquera étonnamment que tous les groupes revival ont un nom avec "Black" dedans. On peut même aller jusqu'à ajouter le Black Rebel Motorcycle Club, du coup).
Le point commun de tout ces groupes, et des Dead Meadow à l'honneur aujourd'hui (le terme "dead" n'est pas si éloigné de "black" dans l'imaginaire du biker), c'est un certain amour de la reverb. Un son de guitare distordu et hypnotique avec une bonne dose de reverb, que ce soit sur les guitares ou sur la voix. Un petit côté 70s en somme.
La voix de Jason Simon colle parfaitement à cette ambiance, autant sur les morceaux rock que sur les balades.
Faut dire que, bien que ce groupe semble passer assez inaperçu, il a un peu tapé dans tous les registres saturés. Le premier album, éponyme, était clairement proche du stoner. Lent et lourd, avec des frappes de sourd sur les fûts, et énormément de reverb sur la voix pour donner une pointe de psychédélisme. En même temps, c'était sur le label de Joe Lally, bassiste de Fugazi. Un véritable gage de qualité. Et après, ils ont signé chez Matador, rien que ça.
La suite, c'est peut-être moins lourd, plus simple, un peu comme les albums réussis du Brian Jonestown Massacre (du véritable name-dropping aujourd'hui, et donc du link-dropping !), comme Take it from the Man ! ou Your Side of Our Story. (Et en plus, tout est en téléchargement libre et légal sur leur site : http://www.bjmarchives.com/disco/disco.htm).
La suite, c'est par exemple Shivering King and Others (2003) ou Old Growth (2008).
Et, en 2010, ils sortent un film. Un film avec des prises live et des morceaux studio, au goût des années 70 avec des morceaux qui rappellent un Black Sabbath dans un bon jour. Ca s'appelle Three Kings. Et faudra le télécharger en deux parties.
La première.
La seconde.
samedi 27 février 2010
Le Club des Mobylettes.

C'est presque un événement. Depuis Baby 81 qui secouait pas mal, avec un gros son gras qui dégouline, rythmes lancinants et morceaux rock ultimes (comment oublier ce "Lien On Your Dreams" ?), le gang des mobylettes n'avait pas sorti grand chose. Les sessions très acoustiques de Baby 81, un projet un peu foutage de gueule qui s'appelait The Effects of 333, une sorte de mauvais drone ennuyeux, c'est tout. Ca fait donc trois ans qu'on n'a pas entendu Peter Hayes et Robert Turner. "Goddam !" comme dirait Beaumarchais, ce temps est passé comme un éclair ! On aurait presque oublié qu'on adore le club des mécanos...
Et pourtant, le nouveau montage, le nouveau moteur (Leah Shapiro -des Raveonettes- enfile un cuir noir et tape sur des caisses pour assurer un capital sexy), à la première écoute, ça tournait pas rond. Et ça calait aussi quelques fois.
C'est pas vraiment décevant, bien sûr que non, du bon rock'n'roll qui balance, mais il y a comme une impression de redite, ça en deviendrait presque fade. Où est le cambouis sur les mains ? Où est la haine d'un vrai biker ?
Il est vrai, Turner et Hayes assurent aussi dans le domaine folk, comme l'avait prouvé Howl. Là c'est un peu entre les deux, en demi-teinte, comme une sorte de compromis. Et c'est surtout pas assez rugueux, il y a même du piano ! Faut pas déconner. Le compromis est l'ennemi du rock'n'roll, d'autant plus quand on a "Motorcycle", "Black" et "Rebel" dans son nom.
Heureusement que le "Half-State" final vient redonner foi en la mobylette. De la reverb, des riffs lancinants, des montées et descentes dignes de Black Mountain, et ça pendant dix minutes. Ouf !
Finalement, on regardera dans le rétro, et on prendra Take Them On, On Your Own dans la tronche, une bonne dose d'adrénaline, à toute vitesse sur les routes de Californie.
