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mercredi 1 février 2012

Kevin Barnes vs Ziggy Stardust



Kevin Barnes ne l'a jamais caché. Son modèle, son artiste préféré, son exemple, c'est David Bowie. Ils partagent le même regard clair, la même élégance frêle. Ils partagent une blondeur immaculée et artificielle, les cheveux fous sur des pommettes saillantes. Barnes et Bowie, c'est ce goût pour le déguisement, se travestir sur scène, s'emparer de personnages, se féminiser, créer l'ambiguité. Aucun doute là-dessus, Kevin Barnes s'imagine comme Bowie. Il veut être Bowie, il se l'est approprié à force d'épuiser ses Ziggy Stardust et ses Aladdin Sane. Mais parce que la copie simple ne l'intéresse pas, il y apporte sa culture, ses envies, ses défauts, et surtout, détail non négligeable, il arrive 30 ans après les adieux de Ziggy à la scène.

Les similarités dépassent l'apparence physique. Kevin Barnes a rêvé d'être Bowie toute sa vie. Pas étonnant qu'il se soit emparé de ses tics, de ces petits détails qui donnent à Bowie son charisme et sa grâce qui oscille entre puissance sexuelle et fragilité maladive. Même dans la façon d'aspirer les mots, dans la voix pure et quasiment féminine avec laquelle il chante, Kevin Barnes reproduit Bowie. La tête pensante d'of Montreal apparait alors comme le recommencement de la carrière d'un Bowie, qui viendrait d'Athens, Georgia plutôt que de Londres.

Autre ressemblance troublante, le rapport de Barnes aux femmes. Comme s'il n'avait jamais vraiment su se positionner, il alterne toujours entre cette haine des femmes et des souffrances qui vont avec, et cette fascination, cette dévotion trop forte pour exister. Les femmes le rendent flou, il s'efface parce qu'elles existent, mais il les déteste parce qu'elle l'empêche d'exister, lui, en tant que Kevin Barnes. Alors il devient femme. Il enfile jupes et robes, se maquille, se travestit de la tête au pied pour conjurer le sort, devenir cette figure qui le hante. De cette façon, il réussit enfin à fuir les grands espoirs, le trop-plein d'envie, les fantasmes les plus fous que l'idée même de femme sème dans son esprit. Il fait alors face à ses peurs de la gente féminine. Il écrit "it's so embarassing to need someone like I do you" dans "The Past is a Grotesque Animal", mais se reprend plus tard avec un "you marginalize me, you sabotage me, go away, you're a bad thing, miserable thing" dans "Famine Affair". Kevin Barnes s'enferme alors dans son personnage ambigu, cet espèce de grand guignol qui cite George Bataille à tour de bras, qui danse sans cesse. Comme Bowie avait semé l’ambiguïté, Barnes s'est mis en scène. Le concept l'a dépassé. Il est devenu une bête de foire, à s'exhiber nu sur scène, à se barder de déguisements. Sauf que Bowie, lui, a su se défaire de son concept, il a su tuer Ziggy, le suicider d'un coup, sur scène, un soir de juillet 73, à l'Hammersmith Odeon.

Barnes persiste et signe dans Paralytic Stalks, comme s'il n'avait pas la force d'enfin sortir de son personnage. Il continue d'écrire ses sombres paroles sur des airs trop faciles, il continue de mettre les mélodies sucrées au devant, avec l'idée qu'elles cacheront sa déprime et sa hantise, qui s'exprime par chacun de ses mots. Il l'a toujours fait, et il continue. Le ton grave de "Gelid Ascent" n'est qu'un leurre, et la danse reprend vite le dessus. A partir du moment où il a découvert que son concept fonctionnait, qu'il s'y sentait bien, il s'y est attaché. Il continue de raconter qu'il se déteste, qu'aimer sa femme le fait souffrir, que l'humanité ne le comprend pas, il continue de coller des choeurs et des refrains sautillants pour faire semblant. C'est une grande mascarade, Barnes est un menteur comme Ziggy l'était. Bowie n'a jamais été réellement Ziggy. Il l'est devenu une fois qu'il l'a créé. C'est le personnage de Ziggy, au charisme démesuré (« he could lick them by smiling », quand même) qui a donné à David Bowie son aura. Ce sont les déguisements d'of Montreal qui ont créé Kevin Barnes. Plus que les mélodies accrocheuses, of Montreal existe et plaît parce qu'il y a Kevin Barnes, figure magnétique et fascinante. C'est son malaise et la façon dont il l'exprime qui donne à son groupe une telle puissance. Autrement dit, c'est la victoire de l'imposture du concept.

Mais, là encore, comme Bowie, le concept n'est pas vide. Il n'est pas gratuit. Il est né d'une réalité déjà disséquée et analysée : la dualité peur/fascination de Barnes. Bowie a créé Ziggy pour exalter sa personnalité, Barnes a fait of Montreal pour exhumer ses démons et conjurer son mal-être. Impossible de se défaire du mythe romantique de l'artiste dépressif, du génie fou ou qu'importe. Mais derrière chaque note, chaque syllabe de Barnes, il y a une vraie envie. Il veut dépasser ses tourments, avec sincérité. Souvent, il utilise sa pop pure et assumée, complètement niaise, sur laquelle il colle ses idées noires. Mais parfois, il y a l'autre part de Barnes, celle qui est immergée qui se découvre. Celle que l'on n'a jamais envisagée, trop sûr qu'il n'était qu'un concept qui ronronnait. Ces instants de grâce sont rares, mais toujours là, disséminés dans sa discographie. Kevin Barnes glisse toujours une minute à vif, une minute où il est seul, à se dépecer. On voit alors le vrai Barnes, celui qui a fait naître le concept pour se cacher, qui enlève son masque et son maquillage. Il le faisait sur "Touched Something Hollow" sur Skeletal Lamping, sur quelques inédits comme "Feminine Effects". Sur Paralytic Stalks, c'est une minute précise, à la fin de "Wintered Debts" qui fait naître la vérité :

It's hard to sympathize with those that won't fight for themselves.
I can't hold both our faces off the flames much longer.
The child of our struggle is free.
I've fallen out of love with the prisoner.


Le constat est toujours aussi amer. Kevin Barnes abandonne, encore. Parce que les autres ne se battent pas aussi fort que lui, pour sauver ce qui existe vraiment, il laisse tomber. Il se sent prisonnier, alors que la naïveté et la fougue se sont envolées. Il l'exprime ouvertement, une fois seulement, l'espace de cinq lignes. C'est le "if I could only make you care" du "Rock'n'roll Suicide" de Bowie, c'est l'impossibilité de Barnes de croire à la vie à deux, même après 11 albums à s'analyser et à se disséquer. Alors il danse, et maintenant, advienne que pourra.

lundi 2 janvier 2012

Jeff Mangum, itinéraire d'un mythe


C'était comme le plan marketing parfait, orchestré de main de maitre pour créer un mythe. Disparaître sans raison, au sommet d'une gloire précaire, après avoir défini la musique indie, fait pleurer Pitchfork et influencé le monde entier. S'évaporer, retourner à l'état d'inconnu, d'anonyme errant quelque part à Athens, Georgia. Jeff Mangum est de ces disparus, de ces gens qui manquent. Ses raisons ? La célébrité n'est pas facile à vivre, son nouveau statut d'idole est trop dur à assumer. Il est épuisé par les tournées et les concerts. Jeff Mangum euthanasie Neutral Milk Hotel, il laisse ses amis continuer dans leurs coins, avec The Gerbils, The Olivia Tremor Control ou Elf Power. Mais pour lui, c'est fini. La musique, il la fera de loin, dans l'anonymat. On ne cite plus son nom. Il est présent chez Major Organ and the Adding Machine, mais il se fond dans la masse. Il tourne un peu, pour s'amuser, avec ses amis des Music Tapes, pour ne pas perdre la main. Mais il n'existe plus en tant que Jeff Mangum de Neutral Milk Hotel. Il devient un second couteau d'Elephant 6, son label. Jeff est épuisé nerveusement, alors il disparait.

Puis réapparaitre ensuite, à petite dose, tout doucement. Quelques reprises émergent entre les bootlegs. On s'use les oreilles sur son dernier concert à Auckland, en Nouvelle-Zélande. Chris Knox l'avait invité, il ne pouvait pas refusé. Alors il joue, comme d'habitude, ses chansons. Il explique qu'il était au bout du rouleau, les gens se taisent, hésitent même à applaudir. Jeff lance un froid et désespéré "ce sont des choses qui arrivent, ne vous sentez pas mal pour moi, ça devait arriver, c'est arrivé, tout va bien". Point final. C'était en 2001. Depuis, on pleure et on attend. On continue de vouer un culte à In The Aeroplane Over The Sea, sans vraiment savoir pourquoi, on continue d'y croire, à un retour du messie de l'indie, de l'homme au cheveux gras et aux pulls de Noël.

En 2009, Chris Knox fait une attaque. Il y passe tout près, à la limite d'y rester, ses amis lui font un disque. Et, Jeff Mangum réapparait. Pour la première fois, on découvre en temps réel une nouvelle chanson de Jeff. Même si ce n'est qu'une reprise de Chris Knox, même s'il n'y a rien de surprenant, de nouveau, c'est la renaissance de l'espoir. Huit ans sans un mot, et Jeff Mangum se rappelle aux cœurs de tous, consolidant par la même occasion son statut de quasi-génie. Cette courte chanson fait trembler les mains et vibrer les yeux de bonheur. Jeff est sorti de la lampe dans laquelle il était enfermé, et commence à exaucer les vœux des fans aussi désespérés que lui.

2011, pour des raisons obscures, Jeff Mangum réapparait complètement. Il revient à la lumière. Il revient sur scène, il chante, avec son inusable guitare les mêmes chansons. Il est le parrain du festival All Tomorrow's Parties cette année. Il y invite tous ses amis d'Elephant 6 et c'est comme un retour de quinze ans dans le passé. On trépigne d'impatience pour le coffret de rééditions en vinyle. Parce que dedans, il y a des chansons inédites, des titres jamais entendus. C'est comme de l'or, on se prend à rêver, en fermant les yeux, d'enfin entendre du nouveau. Après avoir passé des années à s'enfiler les bootlegs et les albums, à chercher des versions rares et à s'approprier les mots de Neutral Milk Hotel dix ans après leurs sorties, on va enfin pouvoir entendre du neuf. C'est la première fois qu'on peut découvrir réellement. L'émotion est grande. Cinq chansons vraiment nouvelles seulement. Et des concerts auxquelles on prie pour assister.

Pourtant, les chansons sont toujours exactement les mêmes. Les inédits ? Aucune surprise, ce sont des belles chansons qu'on rêvait d'entendre, avec la même émotion, le même phrasé, les mêmes intonations au bord de la fausse note, le même son criard. En concert, Jeff chante sa vie de la même façon, toujours avec la même hargne, mais entre un bootleg de 1997 et sa prestation à Occupy Wall Street il y a quelques mois, il n'y a aucune différence. A part les gens qui chantent en chœurs. Comme une communauté de croyants, dévoués et heureux, touchés par une grâce qu'eux seuls croient voir.

Rien de neuf, toujours les mêmes setlists, avec une cover de Roky Ericson ou de Daniel Johnston intercalé entre les chansons de Neutral Milk Hotel. La force de Jeff Mangum, dans cette histoire, c'est la nostalgie qui va avec ses chansons. La puissance des chansons, c'est le souvenir et l'impatience qui volaient autour. Ces chansons n'ont jamais été en vie que quelques années. Après, elles n'étaient que des souvenirs d'une époque révolue, elles existaient dans un coma confortable, entourées de la fumée aveuglante du mythe.

C'est parce que ses performances ont été fantasmées, que les chansons sont entrées dans les imaginaires, que les voir reprendre vie, presque dix ans après leur mort clinique, avec la même vitalité, la même envie de se répandre loin de l'usure des tournées, que Jeff Mangum n'a jamais perdu son statut d'idole. Un statut de mythe qui l'empêche de se réinventer, de donner plus que ces cinq chansons d'il y a quinze ans. Il est prisonnier de la nostalgie, alors il rejoue les mêmes concerts, encore et encore. Le piège du souvenir s'est refermé au moment même où il est réapparu. Alors, la seule chose que l'on puisse espérer, c'est qu'il disparaisse à nouveau, et qu'on garde son retour éphémère comme un beau souvenir, un souvenir qu'on a vécu plutôt qu'une image fabriquée par la passion.

dimanche 4 septembre 2011

Arrested Development.



Chacun a son petit secret. La définition de ce petit secret, c'est qu'il est tellement intime qu'on le cache, mais tellement touchant et important qu'on aurait envie que le monde entier le connaisse, et partage ce non-dit. C'est un petit secret qu'on diffuse donc à petit échelle, on leur partage avec ses proches et un regard complice. On choisit avec attention les personnes avec lesquelles on échange cette petite chose aux apparences insignifiantes, mais qui prend toujours une dimension trop grande quand on en parle vraiment, sans feindre le recul, en se livrant et en laissant s'épancher son cœur d'indie-kid trop émotionnel.

Un des plus beaux exemples de ces petits secrets, vite devenu rumeur puis phénomène, c'est Juno. Film indie où Sonic Youth tient la main des Moldy Peaches, avec les géniaux acteurs de la série non moins indé Arrested Development. On se retrouve tous comme ce gros loser de Michael Cera (aka George Michael), on se rappelle de comment on était nul avec les filles, et qu'on avait ce sourire amer quand on entendait Adam Green et Kimya Dawson chantait leur "Nothing Came Out". Maintenant, tous ces sombres temps sont enterrés et sont juste de nouveaux petits secrets qu'on cache, sauf quand ils semblent "mignons". Étonnamment, Juno a donné une légitimité à la musique niaise et trop sincère pour être ridicule. Il n'y a plus aucune honte à parler de son petit secret, maintenant c'est indie et tu l'entends chez Urban Outfitters. Il est même de bon ton de dire du bien de la meilleure série du monde, The OC. Eh oui, c'est bien plus que des petits fils de riches californiens en mal d'amour. Seth Cohen est l'ancêtre de Michael Cera, dans ce temps reculé où Bright Eyes avait la place des Moldy Peaches.

Du coup, on creuse le filon, on veut plus de twee, on veut retrouver un petit secret que les autres n'ont pas, on veut se réapproprier ce que Juno et The OC nous ont volé. On veut redevenir ce nerd assoiffé de pop et de folk, on veut pleurer à nouveau sur des chansons d'amour déçu. En 2009, la lumière est revenu grâce à Nana Grizol, on retrouvait des phrases simples et émouvantes comme "you fell in love with the sunshine" ou "cynicism is not wisdom, it's just a lazy way to say that you've be burned". On se retrouvait du haut de nos quinze ans, un jean trop grand et un t-shirt Decathlon. Nana Grizol est resté un secret qu'on s'approprie et qu'on ne partage qu'avec ceux qui le mérite. Et puis, on les suit en se disant que le charme passera, qu'on s'y fera et qu'on fera le deuil - enfin - de sa jeunesse. Mais non.

Alors quand Theo Hilton de Nana Grizol sort, avec ses potes Ryan Woods de Defiance, Ohio et Toby Foster de Pink Houses, un album totalement acoustique de reprises de leurs chansons respectives, où la mélancolie de ton adolescence frappe à la porte sur chaque chanson, où les voix qui ont a peine mué s'emmêlent dans des mélodies simples et aussi futiles qu'un premier amour. Un album enregistré en tournée, à l'arrache. Juste un petit secret en plus, toujours plus fort. Juste parce qu'il y a des phrases idiotes comme "Maybe I should kiss you every night before I fall asleep", on redevient un Michael Cera ou un Seth Cohen. Et, ça a beau être un secret, c'est quand même super agréable.

En name-your-price sur Bandcamp, le très recommandé album des trois losers du Midwest, mais faut pas trop le dire. Marché conclu ?
http://wordwildrecords.bandcamp.com/album/theo-hilton-toby-foster-ryan-woods

lundi 29 août 2011

Ferris Wheel On Fire.


Il aura fallu quatorze années pour que Jeff Mangum sorte du brouillard. Pour retourner dans la lumière. Complètement écrasé par la soudaine gloire d'un 10 sur Pitchfork, d'une montée de hype, de l'étiquette tout de suite collée sur son front de génie de l'indie, avec son album culte avant même d'être sorti In The Aeroplane Over the Sea, bien loin de l'état d'esprit détendu d'un label Elephant 6 où on pense plutôt aux couleurs des rayures sur ses chemises foireuses qu'au nombre de disques qu'on écoule. Jeff Mangum a été pris dans un raz-de-marée et a tout laissé mourir en 1998, son bébé Neutral Milk Hotel le premier, marquant quasiment la mort d'Elephant 6 par la même occasion.

Il restait des larmes et un goût amer dans la bouche de tous les gamins des 90s, et un éternel regret pour tout ceux qui sont nés trop tard pour chialer sur "Communist Daughter" en temps réel. On a bien son dernier live avec Neutral Milk Hotel, où il parle d'une dépression passée et presque effacée, on a bien le Live at Jittery's Joe qui conclue tout cela. On se dit qu'il a toujours mis un peu la main à la pâte avec ses potes d'Olivia Tremor Control et Julian Koster. On a attendu fébrilement des années en se passant en boucle tous les EPs qu'on trouve sur le net, se délectant d'inédits qui n'en sont plus à force de s'user jusqu'à la moelle. Un premier le haut le cœur l'an dernier, quand on apprend qu'il était à New York pour son génial ami Chris Knox. Un espoir qui renaît, faible mais vivifiant. On a cette mince idée dans la tête, peut-être qu'un jour, je verrai Jeff Mangum, son pull en laine pourrie et sa guitare mal accordée, concentré, les yeux dans le vide en train de chanter des "leave me alone", comme pour rappeler au monde entier les erreurs passées.

Et puis, up and over we go, hein. Jeff revit, remet sa casquette et reprend la route. Il offre comme une reformation d'Elephant 6 au festival All Tomorrow's Parties, en rameutant Joanna Newsom ou John Darnielle. Il balance un nouveau site internet. Et là, les yeux du fan transi par l'attente s'illlumine. Un coffret vinyle avec tout ce dont on a rêvé pendant des années. Et.... des inédits inédits.

Alors, jusqu'au 22 novembre où tous les inédits seront en téléchargement gratuit, on va se farcir les deux titres jusqu'à épuisement. Après tout, pour une fois qu'on peut chialer sur du Neutral Milk Hotel en temps réel, on va pas se priver.

Ferris Wheel On Fire.



Oh Sister.

dimanche 10 juillet 2011

Revolution #9.


Myspace est mort. Adieu les heures à errer de clic en clic vers des artistes plus obscurs et underground les uns que les autres. Mais la mort de myspace n'est que la conséquence logique de l'arrivée de media bien plus adaptés à la musique et à la découverte. Du jeune DJ qui balance son remix sur Soundcloud à l'ambiance coopérative de Cllct, la musique a forgé son media. Et Bandcamp en est la plus belle illustration, site qui court-circuite les maisons de disque et toute l'industrie, Bandcamp c'est du lien direct entre l'artiste (ou son label) et le consommateur, c'est le prix à la demande, c'est comprendre que le mp3 est une limite et proposer du FLAC pour rien du tout. Bandcamp a tout compris, petit tour d'horizon des trouvailles qu'on y fait.



The Incredible Adventures of Getùlio, The Old Gorilla - Getùlio, The Old Gorilla (2011)


Le concept le plus cool possible. Quelque chose que seul internet permet. Un album pensé pour les gorilles, par des gorilles. La base est simple et loin d'être originale : des basses, des beats et des samples, et un peu de clarinette pour inspirer Peter Jackson. Des samples des musiques de là-bas où vivent les gorilles. De la rumba et de l'afrobeat, des sons de films de gorille des années 30. Le résultat n'a rien de surprenant, rien de révolutionnaire. On est juste face à quelqu'un qui va au bout de son concept et de son idée, à tel point que sur les (seulement) quatre euros pour télécharger l'album, deux vont pour Gorilla Fund et deux autres vont pour Gorilla CD, des organisations pour la défense des gorilles, contre la déforestation. Une musique plus rafraichissante que la lourdeur de la jungle, au profit des gorilles, et pourquoi pas ?
http://getuliotheoldgorilla.bandcamp.com/

Eudaimonia - Golden Ghost (2011 - Epiphysis Foundation)

Golden Ghost avait déjà touché la grâce en 2009 avec The Unimaginative Boy, où la voix de Laura Goetz, naïve et enfantine comme celle de Joanna Newsom, mais jamais loin d'une tristesse si profonde qu'elle briserait l'originalité apparente des compositions et des mélodies. Parce que Laura Goetz ne vise rien d'autre qu'une somme philosophique vers l'Eudaimonia, l'accomplissement humain, la floraison d'un être. Une histoire où un chercheur, un "cherché", un professeur et le roi de la mort se croise et s'enlacent. Si eudaimonia signifie "absence de division" en grec, l'album a été assemblé par de trop nombreuses personnes dans de trop nombreux endroits. C'est là que le paradoxe est le plus beau, Laura Goetz raconte une histoire qui va vers la disparition de la division entre les hommes ou ce que vous voulez, et son histoire tient debout grâce à ces différences et ses divisions. Peut-être parce qu'elle arrive à garder la même grâce dans sa musique.
http://heygoldenghost.bandcamp.com/album/eudaimonia


Jamaica Inn - Stanley Brinks  & The Kaniks (2011 - Hype City Records)


C'est l'histoire d'un mode de vie. Des mecs qui font de la musique avec des brics et des brocs, sans se soucier de savoir si ils boufferont avec demain, si ils auront des dates. Tellement déconnectés d'une certaine réalité qu'on appellera leur musique de l'anti-folk. Anti un peu tout, parce qu'elle est anti rien, en fait. Elle raconte juste des histoires, sur trois accords de guitare, de ukulélé ou de banjo, une rythmique aussi basique que de la techno de bas étage. C'était Herman Düne, porte flambeau de l'indie décomplexé français. Puis, André Herman Düne s'est barré, parce que les choses devenaient un peu trop grosses. Son truc à lui, c'est de vendre des CD-R après ses concerts, et d'enregistrer à tour de bras. Il adopte le nom de Stanley Brinks, et sa musique reste la même, immuable folk simpliste, facile mais efficace, qui rappellera John Darnielle ou les Moldy Peaches, et même le grand Lou Barlow. Rien d'étonnant à le voir aujourd'hui balancer son album en écoute gratuite sur bandcamp. Même si pour acheter le disque, faudra mettre 15 euros. Pour ce prix-là, j'achèterai plutôt un disque des Mountain Goats. Où je les garderai pour aller le voir en concert. Alors on se contentera d'écouter ce folk agréable sur Bandcamp. Après tout, c'est fait pour.
http://stanleybrinks.bandcamp.com/album/jamaica-inn


Impaled Peach - s/t (2011)

Internet et Bandcamp, c'est aussi des vous et des moi. Des gens qui font de la musique parce qu'ils s'ennuient, parce que ça tue le temps, parce qu'ils en ont envie. Une musique sans prétention, gratuite, juste là parce qu'elle existe. Et on sait même pas pourquoi elle existe, cette musique. Et souvent, quand on met ensemble ce genre de gens, il y a catalyse et ils s'encouragent à enregistrer encore et encore. Le plus bel exemple que je connaisse reste le forum Elephant 6, où l'on ne se contente pas de ressasser la gloire 90s de Neutral Milk Hotel, on s'y amuse à reprendre le White Album des Beatles dans son intégralité, on fait des compiles de bruit, et des hommages à Elephant 6. Et on partage ce qu'on enregistre. Impaled Peach donc (avec qui j'ai eu la chance d'enregistrer quelques trucs, eh ouais), a été bercé par E6, et notamment Olivia Tremor Control, dans la manière de concevoir le son et la mélodie, sans jamais oublier les bases folk lo-fi chères au label. On se retrouve face à un problème assez étrange : est-ce que j'aime parce que je le "connais" ? Ou parce que c'est bon ? Il faut retourner la question et se demander : et si le groupe que j’exècre le plus enregistrait ça ? Et, comme il est impossible de trouver une réponse correcte et neutre, on se retrouve à réécouter et à apprécier simplement une musique spontanée, bien foutue, et inspirée. Pas besoin de crier au nouveau génie d'internet, on peut en trouver toutes les cinq minutes sur Bandcamp ou d'autres plateformes. Et c'est ce qui est beau dans l'histoire, que chacun puisse devenir le génie déniché à la sueur de son clic sur le net, simplement en proposant modestement ce qu'il fait.
http://impaledpeach.bandcamp.com/album/impaled-peach