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lundi 5 décembre 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 9 : A Gilgul fun a Nign

Rencontre avec Socalled à Lille, le 28 novembre


Il y a une vieille histoire juive, une de ces histoires dont on ne peut tester la véracité, une histoire qui se déforme au fil des années, de bouche en bouche. Un homme donc, arrive à Ellis Island, les yeux rivés sur New York. Comme beaucoup de juifs, il fuit son pays pour le rêve américain. On lui demande son nom de famille, préambule aux nombreuses questions posées par l'immigration. Il répond "My mother was called so". Ma mère était ainsi appelée. "Appelée comment ?" répond l'agent des douanes. "My motter was called so". Et ainsi de suite. Ou plutôt, "My mother was Kolsow". On pourrait aussi raconter l'arrivée de Sean Ferguson-Shayn Fargesn ("J'ai oublié", en yiddish), mais ce n'est pas le propos.

Avec cette histoire de grand-mère, on pourrait penser que Josh Dolgin est devenu Socalled à cause de cette blague. Pas du tout. L'histoire est bien différente. Josh aimait James Brown, la musique classique, le jazz et surtout le funk. Un jour, il a entendu Snoop Dogg et Dr Dre balançer leurs flows sur quelques instrus bien senties. Josh est devenu Heavy J, "un nom un peu nul" avoue-t-il. Le rap comme une évidence. Un compère de studio l'appelle "socalled Heavy J", il laissera tomber la deuxième partie de son nom pour garder le Socalled. "Soi-disant", et le nom est bien choisi.

Troubadour des temps modernes, à la fois MC, accordéoniste, photographe, pianiste et magicien, Josh Dolgin touche à tout. Comme s'il était un soi-disant rappeur, musicien, prestidigitateur ou qu'importe. Et dans l'histoire, il est aussi l'inventeur du hip hop klezmer. Quelque chose d'assez lourd à porter. Pourtant, l'itinéraire coule de source. Socalled découvre la musique juive par des moyens détournés, c'est le rap qui l'a amené au klezmer. Josh cherchait des sons à sampler pour faire du rap. Il est tombé au hasard sur un disque de théâtre yiddish, sur les chansons d'un cantor, et des mélodies hassidiques.

Et, doucement, il a tiré le fil et déroulé l'histoire de la musique juive. "J'ai commencé à collectionner d'autres disques, puis peu à peu, j'ai voulu en savoir plus sur cette musique. J'ai commencé à aller aux festivals et à rencontrer les gens qui en jouent encore aujourd'hui. Cool, cette musique vient d'Europe de l'Est, donc ça m'a ouvert les portes de la musique roumaine, serbe, ukrainienne, russe, bulgare et toutes ces musiques… La musique tzigane aussi, et toutes les influences du klezmer". Et cette culture a disparu. "Je récupérais des vieux vinyles pour trouver ces trésors inconnus de notre passé. On ne les entends ni dans les films, ni à la radio… Personne n'en parle ! Tout le monde connait Duke Ellington, mais qui a déjà entendu parler de Abe Schwartz ? Et de tous ces compositeurs qui ont écrit des chansons incroyables, de la poésie". Alors, à force d'utiliser ces mélodies comme fondation de son groove, Socalled redonne une vie à ces airs oubliés.

Quand on y réfléchit, la musique juive n'est pas si différente du hip hop. D'un ghetto à l'autre, d'Europe de l'Est au Bronx, c'est un peu la même histoire : faire de la musique avec ce qu'on a. "Les gosses n'avaient pas d'instruments, ils ont commencé à faire de la musique avec des platines, qui sont plus faites pour écouter de la musique qu'en jouer. Et parce qu'ils étaient créatifs, ils ont créé tout un art avec ce qu'ils avaient. Du graffiti, de la poésie, de la musique, de la danse… C'est incroyable, tout ça vient de rien. Et c'est souvent de là que viennent les trucs géniaux !".

Côté juif, c'est sensiblement la même chose. "Les juifs étaient intégrés de force dans l'armée . C'est là qu'ils ont eu des clarinettes, des trompettes ou des tambours… Ils devaient jouer dans les groupes de l'armée. Puis ils n'étaient pas vraiment autorisés à travailler, mais ils avaient le droit de jouer de la musique. Pas seulement pour les juifs, mais pour les populations non-juives aussi. Et dans ces conditions de misère et de souffrance, qu'est-ce que tu veux faire ? Tu veux t'amuser ? Tu veux faire la fête ? Alors tu fais une musique funky qui te fait danser pour des journées entières ! Des chansons que les gens peuvent chanter tous ensemble. Des chansons à boire, des chansons plus spirituelles…"

Et pour pousser la comparaison un cran plus loin, il y a les badkhonim. Dans un mariage, pour amuser son monde, un gars balance les rimes qui lui sortent par la tête sur un fond de musique. Il parle de la mariée, du marié, de la vie, des gens, de tout. De l'improvisation, "c'est exactement la même chose que le freestyle en hip hop".

A force de rechercher des samples, de s'intéresser à cette culture, Socalled en est devenu un des ambassadeurs. Il a maintenant une centaine de chansons en yiddish à son répertoire. Elles attendent gentiment dans un carnet d'être enregistrées.

Mais Josh procède en fait à un travail de fond. "La chanson UNLVD, c'est une mélodie hassidique. Tu ne penses pas "oh, c'est une mélodie hassidique !". Tu te dis "oh c'est une chanson bien prenante". Ou même, "You are Never alone" avec ses lai lai lai, c'est une chanson hassidique aussi. C'est plus facile à écouter si ça sonne familier. Avec un beat, ça devient familier sans diluer la puissance de la mélodie". Et tout ça joue sur le subconscient. Et peut-être qu'à force, cette musique oubliée regagnera ses lettres de noblesse.

D'ailleurs, le mouvement semble enclenché. Avec David Krakauer ou John Zorn, la musique juive a pris un tournant. Comme si elle se modernisait ; même au cinéma, on en entend. "Ce qui est cool, avec A Serious Man, c'est la chanson de Sedor Belusky qu'on entend tout le temps. C'est le premier film hollywoodien avec une vraie chanson yiddish dedans !". Pour la petite histoire, c'est Fyvush Finkel, figure emblématique du théâtre yiddish, qu'on voit dans le court-métrage qui précède le film. Et c'est Finkel qui est samplé sur le "Ikh Bin a Border" de Socalled. La boucle est bouclée, le yiddishland est un petit monde dans lequel chacun se débat pour sauver une langue, et surtout une culture. Lorin Sklamberg des Klezmatics rangent les enregistrements à New York, au YIVO Institute of Jewish Research, on stocke des livres que personne ne lira jamais à Amherst, au Yiddish Book Center. Mais la musique résonne encore.

Josh raconte cette histoire, A Gilgul Fun a Nign, la migration d'une mélodie. Cette mélodie, un paysan l'a entendu d'un berger qui sifflotait, il l'amène à la ville, où le Cantor l'entend à un mariage, et quelqu'un l'entends ensuite dans un théâtre et cette petite mélodie siffloté inconsciemment devient une vraie chanson, un standard. "C'est mon histoire" sourit-il. Et elle est bien loin d'être terminée.

mardi 4 octobre 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 8.5 : The Klezmatics.

Pas un vrai Bubbemeyses, mais une petite vidéo filmée par la NPR, un petit concert dans une bibliothèque, avec les Klezmatics, leur amour de Woody Guthrie (ils viennent de mettre en musique deux de ses textes) et du yiddish, avec la merveilleuse voix de Lorin Sklamberg, une chanson de Vilnius, une belle chanson, une chanson où l'on boit pour oublier la guerre. Avec de la clarinette, de l'accordéon, du saxophone et des flonflons. Et des laï-laï-laï. Des chansons yiddish, en somme.

mercredi 28 septembre 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 8 : Leshone Toyve !


En yiddish, il y a une tradition qui résume assez bien l'état d'esprit et les défauts des juifs. Quand quelqu'un vous souhaite : "אַ גוט מאָרגענ" (a gut morgen, bonjour donc), il faut répondre "אַ גוט יאָר" (a gut yor, une bonne année). Parce qu'en réalité, il faut toujours souhaiter plus à celui qui vous souhaite quelque chose. Il faut toujours exagérer et en rajouter, jusqu'à transformer une matinée en année. Et comme ça, on conjure le mauvais œil. Et peut-être que si l'année est bonne, le messie va arriver.
Parce que ça fait 5772 que les juifs l'attendent, le messie. Ça remet en perspective les bonnes années qu'on a souhaité des milliers de fois juste pour répondre à un bonjour.

Cette nuit du 28 au 29 septembre, c'est Rosh Hashanah, la nouvelle année. Alors deux petites chansons, pour rire, pour la route. Une en yiddish, le "Leshone Toyve" qui souhaite la bonne année.
Et ensuite, le Shana Tovah, le classique, en hébreu. Et tout ça, c'est juste pour patienter avant l'épisode prochain sur Yom Kippur.

Leshone toyve, donc !

  Leshone Toyve by yiddishsongs 

  Shana Tovah by yiddishsongs 

vendredi 16 septembre 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 7 : Dire Gelt !


Dans les vieux mythes, au plus profond des plus datées des stéréotypes, il y a cette idée que le juif est riche. Pas un peu riche, très riche. Parce qu'il est bon en affaire, parce qu'il compte, et parce qu'il arnaque à tour de bras. Ce qui est à moi est à moi, ce qui est à toi... est négociable. Bien sûr, en plus d'être totalement infondé et erroné, ce préjugé est assez nauséabond. D'abord parce qu'il est aussi éloigné de la réalité que New York l'est de Vilnius, et ensuite parce que les conditions de vie des juifs en Europe au cours du siècle étaient tout sauf paradisiaques, sans parler de la seconde guerre mondiale. Entre les humiliations et l'emprise du Tsar, l'exode et la nostalgie, ils ont pas plus le temps qu'un autre de s'en fourrer plein les fouilles. Derrière cet amalgame, il y a seulement une incompréhension : il est écrit dans l'Ancien Testament "enrichissez-vous", mais c'est pour ensuite enrichir les autres. On retombe toujours sur l'idée de communauté qui prime. Et on arrivera des siècles plus tard au Kibboutz en Israël, véritable village utopique où le partage est le premier commandement. On pourrait essayer de faire un travail à la Weber et voir s'il existe une éthique juive qui expliquerait ce rapport à l'argent, mais on a pas spécialement le temps, et on est là pour parler de musique, avant tout.

That's no time for a bus'nessman to die
Les juifs n'ont pas forcément d'argent, donc, mais ils ne se privent pas pour s'en amuser, pour se moquer des clichés, les grossir, les surligner pour s'en moquer. Un moyen de prendre de la distance sur un antisémitisme omniprésent. Irving Berlin, auteur américain d'origine juive né à la fin du XIXe siècle ne s'en est pas privé. Il enrobe le cliché d'un humour totalement juif, avec "Cohen owes me 97 dollars".







L'histoire est simple comme tout. M. Rosenthal est mourant, cloué au lit alors il attrape son fils par l'oreille et lui explique que M. Cohen lui doit de l'argent, que les frères Levi, c'est pareil, sans parler des Rosenstein. Alors le fils, bien gentil, il va réclamer les dettes, il récolte l'argent. Et donc :

What could my son do with all that money
If I should leave it all and say goodbye?
It's all right to pass away, but when people start to pay
That's no time for a bus'nessman to die


On appréciera tout particulièrement l'accent yiddish de Janet Klein, l'interprète de la chanson, où les w deviennent des v sans arrêts. Mais derrière cette douce ironie et ce recul, il y a le véritable problème de l'argent ; il faut payer le loyer. Pourtant, on a beau payer, les conditions de vie restent insupportables. Alors on le raconte en chanson, sans jamais perdre son humour et sa joie. On laisse le rythme élevé et on chante en cœur "Dire Gelt", "il faut payer le loyer ! Mon Dieu il le faut !"


  Dire Gelt by yiddishsongs

Si l'on ne paye pas, le propriétaire (qui a beaucoup d'argent lui, et qui n'est sûrement pas juif - le monde à l'envers), va venir avec un bâton, il va venir et prendre nos lits... Avant de nous foutre à la rue définitivement. Mais la question se pose enfin, et la chanson se termine sur une note tout à fait différente : "Pourquoi devrions-nous payer ce loyer alors que les fourneaux sont cassés et qu'on n'a rien sur quoi cuisiner ?". Déjà, derrière cette petite phrase, les premiers soupçons d'engagement et de révolte, face à une vie bien trop différente des représentations des juifs.


Mazel tov !
La vie est tellement difficile qu'on se réjouit, toujours avec humour, quand le fils ainé se marie. Alors on s'embrasse, on célèbre les fiançailles d'Itsik, qui va se marier sans une piécette dans sa poche. Pas de pain, pas de viande, même pas de challah, juste des matzhés bien secs parce qu'Itsik va se marier. Personne ne l'a forcé, il s'est précipité lui même vers sa ruine. Et ça fera toujours une bouche de moins à nourrir.



  Itsik hot khasene gehat by yiddishsongs

Dans une autre version, celle de Shloyme Prizament, la version qu'on chantait dans les cabarets d'Odessa, on concluait ainsi :

I know you wanted a daughter-in-law with lofty pedigree
And you didn't inted to have such in-laws
But when she opens her eyes it's as if the sun began to shine
You said you didn't like the fact the bride had no money
But father, you're from the old world :
When you have two healthy arms, you don't go under,
And love, father, is more important than money!

Et ce sera parfait comme conclusion.

jeudi 1 septembre 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 6 : Oy vey !

Le bon goût (ashké)naze

Le retour des Bubbemeyses !  Aujourd'hui, un peu d'humour juif et yiddish pour se détendre avant de s'en aller sur les chemins de l'école. Deux chansons à la gloire des femmes, et de ce qu'elles infligent à leurs maris. La culture juive est matriarcale. La "mame" est le centre de la famille, on la respecte et la craint autant qu'on aime se faire dorloter par ses petits plats à base des choses les plus grasses de la terre, de ces gâteaux au fromage et de ses remarques acerbes sur la fille que vous avez ramené, sur votre comportement, sur votre apparence.
L'humour de la "Yiddishe Mame" cache souvent une méchanceté pure et assez violente pour ses accointances, et surtout pour sa propre famille. Plus elle est proche de vous par le sang, plus elle sera acerbe et critique. Mais cette exigence est la conséquence d'un amour démesuré pour les enfants ! Elle les aime tellement qu'elle veut qu'ils soient les plus beaux, les plus forts, ceux qui ont le mieux réussit. Histoire que, quand elle s'en plaindra à ses amies, celles-ci soient jalouses. Je vous épargne toutes les blagues, même si elles sont plutôt drôles en général.

Donc, dans cette histoire d'amour mère/enfant, il n'y a plus tellement de place pour le mari, ou alors, c'est lui qui déguste le plus. Encore plus exigeante avec celui qui partage sa vie, la yiddishe mame est tellement insupportable que ce serait au tour du mari de se plaindre. Une simple histoire de barbe la rendrait folle.

  Die Bord - Mikhl Gordon by yiddishsongs


Pas de barbe, pas de latkes.
Cette chanson de Mikhl Gordon, vaudeville allant et simplet, était d'abord sortie dans l'anonymat pour ne pas froisser les Hassidiques, ces juifs austères et trop sérieux pour se moquer gentiment de leurs femmes. Cette chanson parle de Tshipe Trayne, qui a eu le malheur de raser sa barbe. Sa femme ne le reconnait plus, se demande si c'est un enfant ou une femme. Bien sûr, c'est la fin du monde, elle en avait le pressentiment ! La barbe pourtant, n'imposait rien, il ne fallait pas la nourrir, elle, elle ne coutait rien ! Elle revendique donc le retour de la barbe, comme symbole de la virilité que son idiot de mari a perdu en la coupant. 
Une simple histoire de barbe ? Pas que. Derrière, il y a aussi une critique des traditions gravées dans le marbre de la synagogue, de toutes ces choses qu'on fait sans plus savoir pourquoi. Gordon critique en douce l'immobilité de la communauté, cette impossibilité d'évoluer et de s'adapter à la modernité, comme dans Fiddler on the Roof par exemple, où Tevye refuse en bloc tout amendement aux traditions. 

Mais revenons à la "mame" ! Elle est tellement exigeante et difficile qu'on est heureux de se retrouver célibataire ensuite. 

    Ikh bin a border bay mayn vayb by yiddishsongs

Aaron Lebedeff écrit donc "Ikh bin a border bay mayn vayb", littéralement "je suis un pensionnaire chez ma femme", ou comment vivre la belle vie, loin des contraintes de la "mame", mais ironiquement toujours chez elle. On retrouve donc le côté mère-poule, elle a beau être séparée, elle continue de veiller sur toi que tu le veuilles ou non. Pas besoin de détailler plus le côté Œdipien de la chose...

I'm telling you explicitly,
that I'm very content now,
better to be a boarder than a husband.
I don't have to keep an eye on my wife,
and step in, when the butcher
brings in the meat.
I am so free of worries,
I don't have to borrow, lend,
don't have to work and bring her money.
Since I'm only her guest, it's been pleasant with no end.
I only eat and drink, and enjoy my life

Puis au moins, avec cette situation, on peut se raser sans provoquer l'apocalypse.

jeudi 4 août 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 5 : Daloy Politsey !

Après quatre articles qu'on pourrait qualifier d'introductif et de généraux, on va s'attarder sur une ou deux chansons par article, un peu à la manière de ma série sur Bob Dylan. Aujourd'hui, deux chansons sur un même thème, l'oppression du Tsar sur les juifs, et par extension, les mouvement sociaux, communistes et anarchistes en retour. La culture yiddish et juive d'Europe de l'Est est éminemment engagée, de par le contexte historique d'abord (Staline d'un côté, Hitler de l'autre...), et de l'autre côté, par la culture intellectuelle qui se traduit souvent, dans ces années-là en Europe, par un engagement communiste ou anarchiste. 
Sur la photo, ce cher Nicolas II, Tsar de Russie de 1894 à 1917. "Nicolas le Sanguinaire", d'après les soviétiques, était en fait un souverain tout à fait décent, assurant prospérité économique et culturelle. Ils voulaient assurer la paix, il s'est heurté aux bolchéviques et à la révolution rouge. Il finira en petit morceaux en 1917, assassiné par les militants, au nom de Lénine et de la révolution communiste. 

On chante donc sa chute, on veut sa chute, on veut le mettre plus bas que terre. Parce que c'est un Tsar et qu'il établit des règles et que c'est insupportable. Alors on le décrédibilise, on le rit et on le moque. On pleure le fait qu'on le serve, et on veut s'en débarrasser. "Vemen Veln Mir Dinen, Brider", une chanson qu'on crie plus qu'on chante, comme une chanson de marin, où l'on frappe la table du poing à chaque pulsation ! On la chante au Shabes Tish quand on a trop de vodka dans le sang, tous ensemble. Il y a toujours l'idée de lutter ensemble, on parle aux "frères"et on répète les vers comme des rengaines, comme pour remuer le couteau dans la plaie et aller chercher au plus profond des tripes la force de refuser les ordres du Tsar.

Who will we serve, brothers? 
Who will we serve, brothers? 
The Russian tsar, brothers! The Russian tsar, brothers! 
It’s no good to serve the Russian Tsar 
Because he bathes in our blood!


Affiche du Bund, 1931
Le Tsar se baigne dans notre sang, il s'en lave les mains, il utilise le peuple juif, celui qui veut être à la fois hors et au sein même de la communauté. De ce sentiment de frustration, les juifs s'engagent. En Russie, la mode est au marxisme. Lénine met la guerre, le terrorisme et la mort derrière chaque phrase au profit d'un idéal aussi beau qu'utopique. Les grèves commencent, et le בונ (Bund) se forme. Un mouvement juif socialiste, travaillant pour l'émancipation des travailleurs juifs, histoire de ne plus bosser pour le Tsar (à noter que c'est un mouvement laïque opposé au sionisme, preuve de plus de cette volonté d'être à la fois hors et dans la communauté - le mouvement est aussi assez indépendant pour refuser le centralisme des bolchéviques). Alors on fait grève et on manifeste, et on balance des chants révolutionnaires comme "In Ale Gasn".



En fait, c'est une chanson recomposée, de deux grands airs de manif'. "In Ale Gasn" (1933) et "Hey hey Daloy Politsey" (qui s'apparente plutôt à un refrain de manifestation, apparu vers 1905), assemblée bien plus tard (dans les années 80) par Zalman Mlotek. Ce n'est donc pas exactement ce que l'on chantait pour faire tomber le Tsar, mais on retrouve le souffle révolutionnaire, la même fougue qu'un "Bella Ciao" et qu'un "Chant des Partisans". On implore la grève, on se révolte contre l'exploitation et surtout, on veut enterrer "le petit Nicolas et sa mère". Et ce, toujours tous ensemble, sans jamais oublier de se moquer.

De là à dire que les juifs, de plus en plus sécularisés, ont joué un rôle dans les révolutions rouges en Europe, il y a un grand pas que je n'oserai pas franchir. (Le Bund a supporté la révolution de février, mais pas celle d'octobre). Mais, dans tous les cas, ces mouvements vus comme progressistes étaient très forts, et les juifs y croyaient. La chute du Tsar serait leur émancipation. Sauf que la chute du Tsar a finalement rimé avec pogroms et purges, qu'une autre raison pour se révolter et chanter.

lundi 1 août 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 4 : The goy? Who cares?

Et aujourd'hui ? Où on en est de tout ça ? Qu'est-ce qu'est devenue cette culture et cette musique ? Étonnamment, elle n'est pas simplement utilisée pour les mariages ou les bar-mitzvahs. Et l'air de rien, on retrouve des traces de klezmer et de yiddish partout. Que ce soit à Broadway ou en Iran (sic), dans le jazz ou à Albuquerque, New Mexico. Difficile d'expliquer la persistance de cette musique. Peut-être est-ce simplement parce qu'il y a toujours cette idée de mémoire derrière, qu'elle fascine, qu'elle prend à la gorge et qu'on ne s'en défait jamais. Et on la diffuse ensuite. Le klezmer ressemble à une musique de niche, mais si on s'attarde un peu dessus, on voit qu'il est partout, et notamment qu'il a joué un gros rôle dans l'évolution de la musique américaine. 

On la connait l'histoire, par cœur. Dès les années 20, et encore plus les deux décennies qui suivent, les juifs d'Europe de l'Est fuient. Ils vont d'abord en France, en Espagne, au Royaume-Uni, avant de partir encore plus loin : États-Unis et Canada. New York est connu pour sa communauté hassidique importante, des shtreimels partout, des juifs orthodoxes, des Woody Allen et ainsi de suite. Beaucoup migrent vers Israël aussi. Dans cette histoire, le yiddish en prend un coup. Les communautés hassidiques aux États-Unis l'assimilent un peu dans l'américain, on le troque au profit de l'hébreu en Israël. La langue est en voie de disparition, mais la culture persiste. Et la culture, elle se chante en yiddish. 


Pour résumer l'histoire du yiddish finalement, et de la culture qui va avec, il suffit de regarder Fiddler on the Roof. Issue d'une nouvelle de Shalom Aleichem (considéré comme un des plus grands écrivains yiddish) nommée Tevye et ses filles, la comédie musicale façon Broadway va faire un carton aux États-Unis. Et l'histoire est significative : la lutte entre la tradition que le père, le pauvre laitier Tevye veut préserver, et la modernité que l'on ne peut arrêter. Le yiddish, rappelons-le, s'est construit surtout avec les langues de l'extérieur de la communauté. Et la culture, sans même s'en rendre compte, s'est faite de la même manière, toujours en assimilant l'extérieur, même s'il faudrait préserver la tradition. La survie de cette culture est conditionnée par sa capacité à évoluer avec le temps, la modernité et les nouvelles tendance, que ce soit la révolution bolchévique ou mariage par amour au lieu des arrangements entre famille. L'histoire est belle, le film tiré de la comédie musicale est un classique maintenant. La culture yiddish est devenue une partie de la culture américaine, comme ça, l'air de rien.


A quel point ? Et si je vous disais que Billie Holiday avait chanté en yiddish ? Qu'Eartha Kitt avait chanté "Sholem" ? Même Nina Simone ! Pas que ces grands noms du jazz soient juifs, je ne suis même pas sûr qu'ils aient un quelconque lien avec cette culture. Mais la culture juive se disperse et s'étend en Amérique. Et, sans surprise, le jazz et le klezmer, comme des cousins éloignés, se rejoignent et se mêlent. On l'entend chez Gerswhin, dans "S Wonderful" ou "Funny Face" par exemple. Ce n'est pas flagrant, ce sont des standards de jazz avant tout. Mais il y a une pointe de klezmer dans la mélodie. 




Vous pouvez lire ou écoute l'émission de la NPR sur le sujet : http://www.npr.org/templates/story/story.php?storyId=12977990
Et télécharger la compilation en cliquant sur la pochette (uploadé maison, s'il vous plait).

Et aujourd'hui, le klezmer revit grâce à des groupes comme The Klezmatics, qui mettent une touche de rock bien placé dans le klezmer, sans jamais rompre les rites et les traditions. Socalled, lui, fout le bordel en y mettant du hip hop et des samples. On trouve aussi des trucs plus drôles, comme cette reprise de Havah Nagilah par un duo Irano-Chilien, nommé Dia Prometido. Psychédélique et avec de la sitar. Du bonheur. 


Il faut aussi parler des géniaux A Hawk and a Hacksaw, qui continue le travail de métissage et de mélange des musiques avec leurs albums. Leur dernier album Cervantine étant un des meilleurs albums de cette année 2011.

"Just look at that parking lot"

Dans la catégorie des improbables, on a ce sample de Sha! Shtil! par Brodinksi. Ou même cet album au nom explicite, Mazel Tov, Mis Amigos, des standards du klezmer joués version flamenco hispanisant. Et je vous épargne les hérésies de Gevolt, groupe de folk metal israélien. Allez, juste une pour le fun : "Tum Balalaika".

Le yiddish, par la diaspora est à la fois mort vivant et plus resplendissant que jamais. La langue se meurt, la culture fait mieux que survivre, elle évolue et se mélange.

vendredi 29 juillet 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 3 : Nostalgie et souvenirs.

 Il y a toujours l'idée d'être ensemble et de célébrer, dans le klezmer. Pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, on chante des chansons Arum Dem Fayer, autour du feu. (La nuit est spéciale et nous ne sommes pas fatigués, alors que le feu s'éteint, les cieux brillent de plein feu).

On chante la communauté et la fraternité. On l'a déjà dit, malgré de nombreuses différences, les peuples juifs d'Europe partagent ce sentiment de communauté. Ils sont ensemble malgré les discontinuités. Ils sont simplement ensemble, comme s'ils étaient tous des frères (Ale Brider).


Nous sommes tous unis
Qu'on soit peu ou beaucoup
Et nous nous aimons les uns les autres
Comme un marié et son épouse

Nous sommes heureux et joyeux
Nous chantons en tapant du pied
Et nous sommes tous des soeurs
Comme Rachel Ruth et Esther

Là où les exécutions avaient lieu, Lituanie.
Néanmoins, le klezmer, ce n'est pas que de la chanson à boire. C'est aussi un recueillement, des conditions de vie difficile et des chansons d'amour.
En 1943, entre l'URSS et l'Allemagne nazie, des mouvements de résistance se cachent dans les forêts autour de Vilnius. Ils seront tous massacrés dans ce qu'on appelle la Shoah par balle. Il nous reste la Chanson des Partisans, ici par la grande Chava Alberstein. On célèbre le courage et on ne baissera jamais les bras.





C’est pourquoi ne dis jamais que c’est ton dernier chemin
Malgré les cieux de plomb qui cachent le bleu du jour
Car sonnera pour nous l’heure tant attendue
Nos pas feront retentir ce cri : nous sommes là

  Zog Nit Keynmol by LouNathanson

C'était une migration perpétuelle dans ce contexte. Les juifs ont été contraints de fuir continuellement leurs shtetl. Il leur reste des souvenirs, des images d'enfance. On pleure Beltz comme on pleure Vilnius ou Varsovie. On regrette son enfance et ses souvenirs. Jamais le cliché du juif errant, le klezmorim itinérant n'a eu plus de sens. On chante pour garder des attaches avec sa terre natale, pour garder un point d'ancrage avec le lieu d'où l'on a été chassé.

Beltz, my little town! The little house where I spent my
childhood!
The poor little room where I used to laugh with other
children!
Every Shabes I would run to the river bank to play with
other children under a little green tree.
Belz, my little town!
My little town where I had so many fine dreams!




  Belz by LouNathanson 

Dans de telles conditions de vie, entre le travail à l'usine, l'industrialisation, la ségrégation, difficile de vivre la passion. Alors on met des mots sur ses tourments et on les chante, comme un exutoire. On s'aventure même du côté communiste ou anar' (In Ale Gasn) pour essayer de se battre. Mais reste toujours l'amertume. On échangerait sa vie pour être avec l'aimée, on en dormirait par terre. Quitte à vivre dans la misère, autant que ce soit avec elle.

    Di Sapozhkelakh by LouNathanson

On est enchaîné par le travail, loin des oiseaux qui chantent, c'est là où l'on se repose et où l'on mourra. Alors on espère que l'être aimée soit toujours là, à rendre ce funeste endroit un peu moins dur.


Don't look for me where birds sing. 

You will not find me there, my beloved. 

I am a slave where chains ring, 

There is my resting place.

C'est peut-être face à ces difficultés et ces impasses que le masque de l'humour et de l'auto-dérision s'efface. Et le klezmer devient juste solennel et triste, sans perdre sa foi. Même aujourd'hui, alors que le contexte est bien loin, ces chansons ont gardé leur force, à tel point qu'elles sont encore reprises, retravaillées, réarrangées.
En bonus, une des plus belles chansons yiddish, chantée par Lorin Sklamberg des Klezmatics. Lid Fun Titanik.

    Lid Fun Titanik by LouNathanson

Quelques liens utiles pour ceux que ça intéresserait :

Un album où les plus grands chantent les plus grandes chansons : Perl fun Yidishn Lid

Archive de chansons avec traductions et extraits audio :
http://www.zemerl.com//index.shtml
http://savethemusic.com/bin/archives.cgi?q=songs

jeudi 28 juillet 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 2 : Chansons à boire et religion.



Le Klezmer est donc un balagan, comme je l'ai dit hier. Le balagan est un mot hébreu qui veut dire désordre. Enfin, un peu plus que désordre, puisque c'est un terme qui vient surtout du saccage du second temple de Jérusalem. La connotation religieuse et sacrée est très forte. Sauf que le yiddish s'accapare des mots hébreu, et les tourne en dérision. Un père de famille entre dans la chambre de son fils et, devant le bordel, décrit un balagan. Rien de comparable, mais tout est là : on prend la religion, et on s'en moque gentiment. On prend tout ce qu'on trouve et on lui donne un côté sacré mais pas trop.

On imagine souvent le klezmer comme instrumental. Violon et clarinette, une contrebasse, et comme un orchestre de jazz, des heures de musique. Mais je voudrais surtout m'attarder sur la chanson yiddish, pas le klezmer en général. Quelle différence ? Il n'y en a pas réellement, en fait. La chanson en yiddish est souvent klezmer. Quand on dit klezmer, on entend Shalom Aleichem.

  Shalom Aleichem by LouNathanson

Et l'air de rien, dans ce classique presque cliché de la musique juive, on trouve toute la dimension du klezmer et par extension de la chanson en yiddish : le tragique qui se mêle à la joie. La mélodie accélère peu à peu et entraîne des canards de clarinette. Le solennel du début devient l'enjoué.
Une chanson yiddish dans un mode mineur est joyeuse comme un gamin à sa bar mitzvah. Sinon elle est en mode majeur et on pleure toutes les larmes de nos corps. Tout est dans ce paradoxe qui veut mêler deux extrêmes. Pourquoi ? Parce que l'humour et la distanciation sont des bases de cette musique juive. Jamais on ne s'apitoie sur son sort sans se moquer de soi-même. Jamais on invoque Dieu, mais plutôt Gotenyu, mon petit Dieu. Il y a toujours dans cette musique un caractère solennel. Peut-être à cause du contexte des vies des artistes et des horreurs du siècle dernier. Il y a toujours une foi derrière, même derrière l'humour et la dérision. Pas une foi religieuse, mais une foi en un peuple et une culture, une fierté peut-être, qui sait.

Il est assez difficile de trouver les chansons sur le net (quelques unes sur youtube), j'en ai mis la plupart sur soundcloud pour vous permettre de les écouter. (Attention, les enregistrements sont soit vieux, soit ridicules). Il est aussi difficile de trouver les textes ou des traductions. Ce qui me limite un peu dans mon choix, d'autant qu'avec la translittération, les orthographes changent sans arrêt. Mais voici quand même un petit tour d'horizon des thèmes, appuyés par quelques chansons. 

A Serious Man
Bien sûr, la religion est un des premiers pôles des chansons. On l'a déjà vu dans la première partie, mais le yiddish se définit par la religion et les textes sacrés. Il s'écrit avec les lettres hébraïques et emprunte un nombre considérable de mots à cette langue. (On dit d'ailleurs qu'apprendre le yiddish n'est pas si difficile, mais qu'il faut dix ans pour connaître tout le folklore et les histoires qui l'accompagnent, tous les mots hébreux que l'on trouve dans les textes). Et ces chansons, on les retrouve la plupart du temps aux Shabes Tish. La table du shabbat, si l'on devait traduire. Une cérémonie religieuse ? Non, juste un moment où Dieu devient un prétexte pour boire de trop et se rassembler, chanter en tapant sur les tables. Le religieux semble bien loin dans ces moments. Mais on chante des anciennes prières, comme Shnirele Perele.




Collier de perles, fanion d’or,
Le Messie, fils de David siège à la place d’honneur
Il lève une coupe de sa main droite,
Il bénit le pays tout entier ;
Oymen, oymen, c’est la vérité
Le Messie va venir cette année 
Viendra-t-il en carriole ? Ce seront des années fastes ;
Viendra-t-il à cheval ? Ce seront des temps heureux ;
Viendra-t-il à pied ? Les Juifs s’établiront en terre d’Israël.

On appelle le Messie, on l'attend. Mais c'est une prière, alors la chanter ainsi, en faire comme une chanson à boire, c'est encore une preuve de cette sécularisation, on détourne le religieux, ou plutôt, on le désacralise. L'autre preuve, c'est qu'on se moque des rabbins.



On respecte le rabbin, mais on s'en moque. Alors silence, chut, le rabbin va danser et ainsi faire fuir le diable. Satan reste raide mort parce que le rabbin danse. La danse comme exorcisme, un peu gros, mais on y croit.



Mais de là à dire qu'on se moque seulement des rabbins, on se moque de tous, de ceux qui font tout comme le rabbin, de peur de trahir les autorités divines ? Quand le rabbin rit, tout le monde rit, quand le rabbin dort, tous les hassidim dorment. Et ainsi de suite. Mais la chanson en elle-même, la mélodie est pleine d'une fougue. Chaque chanson, qu'importe son contenu, a à la fois une grosse dose d'humour (écoutez ces ouilles ouilles) et un air sérieux. C'est l'humour yiddish. Quelque chose de difficile à expliquer, entre fierté mal placée et auto-dérision.

  Als Der Rebe Singt by LouNathanson

Chaque partie de la religion est retournée par la chanson. On se moque des exégèses de la torah, mais on continue d'aller à la schul le vendredi soir. Plus comme un acte culturel que religieux, comme un acte d'appartenance à une communauté. Et la communauté juive tient sur plusieurs piliers, on se retrouve autour d'une table durant le shabes. Donc on mange. Et le klezmer a célébré la nourriture des yidishe mame, et cette tendance à boire un peu trop de gnole pour se réchauffer.

  Di Maskhke by LouNathanson

Une chanson éloge à l'alcool fort qui tourne autour des tables, le grand-père qui remplit allègrement chaque verre sans distinction d'âge. (On chante aussi bêtement les patates (kartofel) et les varnishkes. Il y a même l'équivalent de la comptine "Lundi des patates" etc, avec Bulbes). Et une conclusion en L'CHAIM ! A votre bonne santé, en attendant demain les chansons tristes.

mercredi 27 juillet 2011

בובע-מעשה (Bubbemeyses!) part. 1 : Introduction.



Début d'une série de quelques articles sur le yiddish en général, et la musique en yiddish en particulier. Parce que le yiddish revêt des traits assez méconnus et flous, parce qu'on ne sait pas trop de quoi on parle quand on parle de Klezmer, de culture yiddish, de chansons yiddish. Parce qu'on pourrait penser que ce n'est qu'un dérivé de l'allemand où l'on dit [Ikh] à la place de l'étrange [Iç] de l'allemand.
Une série d'articles sous le nom de בובעמעשׂה (Bubbemeyses), comme des histoires de grand mère, des contes racontés par les vieilles dames, qu'on imaginerait bien dans le froid de l'Ukraine, un fichu sur la tête. La grand mère juive par excellence (אַ יִדישע ,כּ,ע), qui fait honneur à ses clichés, qui raconte ses histoires, les enrobe d'autres histoires et les mélange, qui chante à ses petits enfants des chansons dans une langue qu'ils ne comprennent pas parce qu'elle meurt à petit feu, malgré quelques pôles de résistance.

Avant de s'attarder assez longuement sur la musique, dans les articles à suivre, il me semble important d'en dire plus sur le yiddish en tant que langue. Parce que ses singularités linguistiques sont la source de la singularité de la musique. Tout la musique yiddish est un miroir de la culture, de l'état d'esprit et de la langue elle-même. Une langue totale, qui induit un mode de vie et de pensée, entre l'hébreu et l'allemand, avec des touches de russe et de polonais, une langue entre les contraintes de la vie de tous les jours et le poids des obligations religieuses.

Le yiddish, c'est la langue des juifs en Europe. Dans tout le continent, les juifs parlent yiddish. Autour du Xeme siècle, en Europe de l'Ouest, le yiddish apparait. La base est avant tout germanique, avec l'alphabet hébraïque, mais surtout, le yiddish adopte et assimile toutes les langues autour. Le yiddish est profondément ancré avec les lieux où ont vécu les juifs. Les shtetl, aux alentours de ville comme Metz, Cologne ou Ratisbonne développent un langage commun pour unir les juifs, et les exclure des autres à la fois. Les juifs sont éclatés dans toute l'Europe, et le yiddish leur donne un point commun, leur permet de vivre ensemble selon leurs traditions. Sans compter les politiques de ségrégation des seigneurs, qui ne font qu'accentuer le phénomène. Les quartiers juifs parlent yiddish, bien loin des quartiers chrétiens. Pour autant, il n'y a pas ici d'idée de séparatisme. Beaucoup de juifs parlaient yiddish et langue locale, sans oublier l'hébreu, la langue sainte pour les plus éduqués.

Nathan Süsskind détaille le yiddish en trois périodes. La première le "Juden-deutsch", une base d'allemand avec des bouts de langues romanes, amenés des migrations de la France vers l'Allemagne. des bouts d'hébreu et d'araméen venus avec la religion et la Bible. Entre 1150 et 1350, la pression économique, la discrimination croissante et les expulsions de plus en plus nombreuses, accompagnées de la montée de la religion, le dialecte évolue vers ce qu'on appelle le "altyidish", le vieux yiddish. On y trouve l'influence des langues slaves, avant l'élargissement du Yiddishland à la Hollande et aux pays baltes. Au XVIIIe siècle, le yiddish s'efface doucement de l'Europe de l'Ouest pour se renforcer à l'Est. La raison ? La sécularisation.

Y a pas que Rabbi Jacob dans la vie.
Au départ, le yiddish était écrit comme les textes sacrés, avec les lettres hébraïques. Le XVIIIe et le XIXe voient le désenchantement du monde : les gens perdent foi en la magie et la religion. Et le yiddish, comme souvent, suit les évolutions de l'Europe et s'adapte à la modernité, des mots apparaissent pour coller à la vraie vie. Le yiddish a su évoluer pour rester proche de la vie de tous les jours, sans s'enfermer dans la religion. Yontef était une fête religieuse, c'est maintenant simplement un jour férié.

Le yiddish a donc formé une nation au sein même de l'Europe, une nation qui transcende les frontières. Une nation construite par la force d'un langage et de traditions.
Et bien sûr, un langage implique une culture. Avec ces évolutions, le yiddish a vu naître son théâtre et sa littérature, son cinéma plus tard, et surtout sa musique : le Klezmer.

Le Klezmer vient de deux mots yiddish, forcément. Klei (קלײ) et zemer (זעמער), ce qui veut dire "instrument de chant", encore un glissement sémantique où l'objet dépasse le matériel pour devenir un mouvement. Le mouvement, d'ailleurs, c'est l'essence même du Klezmer. Comme le yiddish, il a suivi les migrations, les Klezmorim (les musiciens) sont itinérants et suivent les mouvements et les migrations du peuple, s'imprègnent de la musique d'où ils sont. Ils remuent la terre sous leurs pieds pour apporter de nouvelles sonorités à leur musique. Le Klezmer devient alors un balagan (באַלאַגאַן) totale, entre musique d'Europe Centrale, d'Europe de l'Est, musique turque et des balkans avec une touche de tzigane. On le joue aussi bien au violon (פֿידל) qu'on fait crier les clarinettes. Et on s'attardera sur les thèmes abordés plus tard, avec des extraits à l'appui.

En attendant, pour vous mettre en condition pour la partie suivante, vous pouvez écouter les grands classiques du Klezmer.
Itzhek Perlman par exemple, qui quand il ne s'amuse pas à jouer du Mozart et du Tchaikovski, se laisse aller à quelques thèmes Klezmer. 



Sans oublier l'éternel Giora Feidman. L'argentin, qui fait pleurer sa clarinette depuis 30 ans maintenant, en mêlant jazz et soul, Gershwin et Klezmer.

On ira plus loin plus tard, avec des analyses de chanson particulières, un petit tour des thèmes abordés par la musique en yiddish, le contexte et ainsi de suite. Après, on verra ce qu'on a fait du klezmer ses dernières années, ses incursions dans le jazz, dans le hip hop et un peu partout.