samedi 29 octobre 2011
The doors of Perception.
La parallaxe, c'est l'influence du mouvement, c'est la perception d'un objet qui change parce que la position a changé. C'est regarder d'un autre angle et ressentir différemment. C'est une histoire de subjectivité pure. La réalité reste ce qu'elle est, un bloc immuable et qui n'évolue que dans un sens, si elle évolue. La parallaxe, c'est un regard neuf, c'est court-circuiter la réalité en tant que telle, c'est lui offrir un visage nouveau. C'est refuser de suivre le courant et de se résigner à une seule vision. La parallaxe, finalement, c'est l'incarnation de l'idéalisme, un mouvement perpétuel qui permet de toujours croire. On tourne et on tourne, on reconsidère sans arrêt, comme un déni flagrant de réalité.
Bradford Cox serait le roi de la parallaxe. Il est l'incarnation de ce paradoxe entre l'immuable et le mouvement. Les choses restent les mêmes, seule la façon de les regarder change. L'objet immobile, c'est lui-même. C'est sa voix, sa perception de la musique, ses mélodies, son approche des mots, sa façon de les étirer. Le monolithe, c'est sa musique. Au commencement, elle était bruyante, noyée dans des élans de saturations et d'effets. C'était la folie de Cryptograms et la force du mur du son, un grand classique remis au goût du jour par Deerhunter dix ans après Sonic Youth. Et peu à peu, Deerhunter s'est épuré. Microcastle et sa pop, son "Agoraphobia" bien trop tubesque pour extirper la cire des oreilles comme avant. Halcyon Digest en point d'orgue de cette évolution, Deerhunter n'est plus le groupe aventureux d'antan. Mais il y a une constante dans l'histoire : la force de la musique, qu'importe sa forme. Si la musique de Bradford Cox devient plus lisible, elle demeure la même. Elle est hantée de la même sensibilité, qu'importe le niveau de distortion.
On pourrait appliquer le même cheminement à Atlas Sound. Seul, Bradford Cox s'est amusé à expérimenter. On se noyait de bonheur dans Logos, on se perdait dans ses Bedroom Databank, entre expérimentations parfois peu intéressantes et chansons folk à fendre le cœur. Parallax conclue la route. Bradford Cox opère un nouveau changement de perception sur la même entité : sa sensibilité. Oui, Parallax est bien gentil, clair et lisible. Il est un album trop facile, trop catchy. Danser aisément sur "Angel is Broken", pleurer aussi, un peu, sur "Te Amo". Mais l'important est bien ailleurs. Parce que, qu'importe la forme, le fond demeure le même. C'est Bradford Cox qui chante la bande son de n'importe quel état d'âme, n'importe laquelle des humeurs, comme s'il sondait les sentiments mieux que tout le monde, savait les exprimer en trois accords et quelques mots. C'est toujours la fibre même sa musique qui s'impose.
Bradford Cox ne cesse jamais d'opérer parallaxes sur parallaxes. Il offre toujours un regard nouveau sur ce qui, au fond, reste profondément identique. Et nous, dans l'histoire, on a beau regarder cela dans tous les sens, on se retrouve toujours les bras ballants devant une telle sensibilité. Alors on abandonne lentement nos analyses trop poussées sur Bradford Cox. Tant qu'on ressent sa sensibilité résonner au plus profond de son ventre, les attraits de sa musique n'importent pas. Et c'est ça le plus beau, dans ces histoires de perceptions. A la fin, on finit par oublier toutes ces histoires de parallaxe. Au lieu de remodeler la réalité en changeant d'angle, on ferme les yeux et on l'embrasse totalement.
Bradford Cox offre Parrallax chez 4AD. La preuve que Bradford Cox ne tourne plus autour du sujet et va directement à l'essentiel.
lundi 17 octobre 2011
Comeback Thursday.
Il y a toujours un vilain doute derrière les reformations. Toujours l'ombre du mesquin plan financier, se remettre ensemble pour s'en coller plein les poches. Les Pixies, Leonard Cohen, et tous ces tristes exemples de retours ratés sur la scène et sur disque ont occulté des réussites tonitruantes. Swans l'an dernier, qui a déchaîné les Dieux sur album et live ensuite, par exemple. My Bloody Valentine qui, malgré l'âge, balance toujours les 130 décibels syndicaux.
Il faudrait donc connaître les raisons profondes des reformations. Refaire de la musique ensemble paraît la plus logique. Mais il faut croire qu'elle est rarement le moteur de ces tournées, ces retours après des années de silence. Parce que souvent, les artistes en question continuent d'arpenter les salles sous leurs noms. C'est ce qu'avait fait Troy Von Balthazar après la fin de Chokebore. Deux excellents albums, et un retour à Chokebore. Ce n'est rien de le dire, il est la pierre angulaire du groupe. C'est sa voix pleine de tourments et de vagues qui insuffle à Chokebore sa force émotionnelle.
Le paradoxe, c'est qu'on retrouvait ces constantes sur les travaux solos de Troy. Alors, pourquoi un retour à Chokebore ? Simplement parce que l'équilibre sur le fil, un pied dans le vide et l'autre solidement attaché, n'existe qu'avec un groupe. Se mettre en danger, aller chercher chez les autres les limites même de sa musique, la remettre en question. Et on retombe sur Swans. Sur scène, Michael Gira lance des regards noirs à ses musiciens, il les fusille, les presse, il extirpe d'eux toute leur énergie, toute leur force. Il fait tout pour les faire exploser. Et la violence des concerts, l'extrême force de Swans, vient de là. Elle vient du groupe. C'est ensemble qu'on va le plus loin.
La différence entre Troy Von Balthazar seul et avec Chokebore est là. Sa musique devient plus ardente et brûlante, et l'on pleure sur les illuminations habituelles qui parsèment les sombres accords des guitares. Après tout, qu'ils fassent ça pour l'argent ou pour la beauté du geste, qu'importe, tant que l'illumination demeure.
Avec un nouvel EP, Falls Best, chez Vicious Circle, Chokebore retrouve son équilibre précaire, et donc sa force première.
mardi 30 août 2011
Suicide is Painless.
On se souviendra avant tout de l'histoire. Ou de l'Histoire. Giles Corey, petit propriétaire terrien embourgeoisé, droit dans ses bottes et têtu comme une mule quelque part dans le Massachussets, autour de Salem, se retrouve dans une tourmente orchestrée par celles qu'on appellera plus tard "les sorcières de Salem". Il aurait assassiné et fricoté avec le diable, il aurait été une des mains du malin dans une Amérique puritaine. Son entêtement lui évita la pendaison. A la place, il eut droit à un châtiment bien plus exotique, l'écrasement progressif par des pierres. Il lui fallut trois jours pour rendre son dernier souffle. Giles Corey a refusé son procès comme il a dû refuser le purgatoire.
La petite histoire, maintenant. Dan Barret, membre d'un des plus beaux secrets de la musique américaine, appelé ironiquement Have a Nice Life. Une musique noire qui n'a pour limite que le silence, où la violence est dans le non-dit. On se souviendra donc de cette histoire : Dan Barret a choisi de se tuer. C'est là la motivation. Tel un David Tibet, Dan Barret remet tout en perspective après sa tentative ratée. Et la question revient sans cesse, elle est morbide mais elle ne le quitte pas : la vie vaut-elle tout ces tourments ? On en revient à toute la métaphysique, à l’existentialisme, aux questions les plus primaires et, paradoxalement, les plus abstraites. Se coller une balle dans la tête apparait alors comme une non-réponse. Et Dan Barret, revenu du plus profond de sa dépression, ne se défaussera plus.
Des plus humides bas-fonds où errent quelques fantômes, Dan Barret commence sa lente rédemption. Les bruits d'ambiance de l'heure pendant laquelle il gisait inconscient après sa tentative tapissent cette simple rengaine de piano, digne des plus basiques films d'horreur. Tout se joue dans la douleur dans la voix, dans les cris et la souffrance que Barret expulse à chaque mot. Ce n'est plus simplement de la musique, c'est de l'exorcisme, Dan Barret prend les traits de Giles Corey et se défait des esprits sombres qui l'entourent. Il écrase ses tourments comme il aurait aimé écraser ces sorcières, une revanche sur son triste sort. Le cheminement de la douleur, à grand coup d'orgues et d'incantations mène à une conclusion nette : "I'm going to do it".
Tout est dans l’ambiguïté de ce titre. "Je vais le faire", me condamner et en finir à jamais. "Je vais le faire", continuer de lutter pour vivre, malgré la dépression, malgré la tristesse et la mélancolie. Et là, derrière les immenses volutes de ténèbres apparait le premier halo de lumière. La foi pointe son nez, Dan Barret recherche à présent la paix. "I want to feel like I feel when I'm asleep". Adieu les envies destructrices, peut-être qu'il n'a toujours pas trouvé de réponse à la question qui le hante, mais il est au moins décidé à lutter pour voir si cette réponse est à portée de main. Face à cette décision, les mélodies s'éveillent et enterrent les lamentations. Giles Corey réapparait alors, celui passionné par la vérité, l'entêté qui refuse son procès. Dan Barret lui emboîte le pas dans sa quête pour sa vérité.
Le surnom Giles Corey prend alors tout son sens. Dan Barret, hanté par de nombreux démons comme Corey par les sorcières, fait le choix de la vie au lieu de se laisser mourir. Corey s'est laissé mourir, Barret a eu la chance de se rater. Son art comme thérapie (le disque vient avec un livre de textes et dessins), il décide de mettre Corey à la fosse commune, de laisser son passé derrière lui, de graver un souvenir pour ne jamais l'oublier, et ainsi, toujours garder en tête que quoiqu'il arrive, on trouvera toujours un peu de lumière dans les plus sombres couches d'obscurité.
mercredi 10 août 2011
Les Enfants Terribles.
Dans ce magnifique parcours, on oublierait Adam Granduciel. Il n'est pas le catalyseur, la voix par laquelle le talent de Vile nous est arrivée aux oreilles. Il aurait été trop facile d'enterrer The War On Drugs une fois Kurt Vile parti vers de nouveaux horizons. The War On Drugs ne reposait même pas sur un équilibre entre les deux membres. The War On Drugs, c'est l’œuvre de Granduciel, son joyau, c'est la came qu'il a faite pousser lui-même sur son balcon de Philadelphie. La ville de la fraternité, comme par hasard. Kurt Vile le dit, The War On Drugs, c'est le groupe d'Adam, son meilleur pote. Adam a joué un peu pour Kurt, alors Kurt lui a retourné la faveur. Un album sort, et nous voilà à notre confusion initiale. Rien de ce que vous entendez dans Wagonwheel Blues n'est dû à Kurt Vile. Il faut se rendre à l'évidence, on est face à deux enfants terribles du rock indépendant US. Ce ne sont pas les frères Gallagher, non, ils ne se battent pas, ils s'aiguillent. Et ainsi, Vile et Granduciel ont trouvé la fibre, le son, l'atmosphère qui rafraichiraient l'indé à grand coup de volutes de fumée, de voile devant les mots et d'envolées acides.
Alors on se retrouve, comme ça, devant le dernier album d'Adam Granduciel. Sans Kurt Vile, mais avec cette langueur charnelle, cette force retenue. On se retrouve à écouter la suite logique de Wagonwheel Blues, on se retrouve à entendre exactement ce qu'on attendait de The War On Drugs. La fougue a laissé sa place à une fausse lassitude.
The War On Drugs sort Slave Ambient chez Secretly Canadian, cette année. Pas d'émois comme "Arms Like Boulders", mais une évidence : il faudra compter avec Adam Granduciel, maintenant.
samedi 14 mai 2011
Hey Joe.
Joe Lally est par définition un homme de l'ombre. Il n'était que le bassiste, dans Fugazi. La basse a beau être centrale, il a beau avoir fondé le groupe, il était dans l'ombre de Ian Mackaye et, dans une moindre mesure, de Guy Picciotto. Pièce centrale, mais invisible, voilà Joe Lally. Mythe effacé avant même d'être reconnu. Fugazi fait une pause, indéfinie, et Joe se retrouve avec sa basse entre les mains et des idées plein la tête. Et le voilà lancé en solo.
Sortir de l'ombre ? Jamais. Joe Lally est l'intégrité même, la discrétion incarnée. Il continue son bout de chemin, avec ou sans Mackaye. Il continue et continuera à faire saigner ses guitares basses, et à déposer sa voix comme une complainte, parfois rock, parfois apaisée. Joe ne cherche absolument pas à briller. Il joue sa musique comme si elle lui était vitale. Pas pour les autres, pour lui, par habitude, parce qu'il ne sait faire que ça, parce que c'est comme ça. On appelle ça l'intégrité Dischord.
Mais derrière tout cela se trame une question, et pas des moindres. J Mascis ressort un album, sans Dinosaur Jr, et on l'adule. Troy Von Balthazar sans Chokebore, et on l'adule. Tous ces vieux couteaux, ces gloires d'antan qui grattaient des cordes avant même nos naissances, ces dynamiteurs de cadres et de formats pré-établies reviennent, et leurs albums plaisent. Pourquoi ? Parce qu'ils ont l'aura de leurs groupes autour de la tête, ce qui fait oublier leurs coupes de cheveux incompréhensible ?
Pour les trois dinosaures, c'est le même schéma. Il y a des deux : retrouver une idole comme un vieux pote, et, avec ça, des disques de qualité. Troy Von Balthazar frôle le grand disque à fleur de peau, J Mascis plait parce que c'est un branleur, et Joe Lally parce qu'il sait rester dans l'ombre. Dans l'ordre, Chokebore, Dinosaur Jr, Fugazi. On retrouve leurs projets d'antan dans leur musique actuelle. Et tout est là.
Oui, écouter Joe Lally en 2011, c'est très loin de Fugazi. Mais on y retrouve des intonations, des clins d’œil. Joe Lally persiste et signe dans le classicisme et l'austérité, avec son Why Should I Get Used to It ? chez Dischord, bien entendu. Il restera donc à jamais dans l'ombre, par choix, pourquoi s'habituerait-il à la lumière ?
dimanche 10 avril 2011
Agoraphobia.
On pourrait facilement reprocher à Deerhunter d'avoir renié ses premiers albums résolument bruitistes, acidulés aux saturations, qui bourdonnaient comme un essaim. Ceci au profit d'une pop plus voire trop lisible, facile, où les saturations s'atténuaient pour laisser la place à des guitares cristallines. La voix de Bradford n'est, depuis Microcastle, plus jamais noyée dans les sons. Adieu donc Cryptograms et ta folie à peine feinte. Alors voir Deerhunter en 2011, c'est jouer à quitte ou double, ou à la roulette russe. Du moins quand on ne connait pas la réputation de ces quatre américains. Parce qu'on oublie jamais un amour de jeunesse. Les morceaux ont beau être plus pop, l'interprétation n'en est que plus démente. Deerhunter détruit sa pop pour rendre ses mélodies moins lisibles. Deerhunter renoue avec les saturations de plaisir et plonge la tête des spectateurs sous l'eau dès la première minute. Les variations de cadence, les courts arrêts entre quelques chansons n'y feront rien, Deerhunter hypnotise. Bradford Cox comme un fantôme, hante de sa voix et ses envolées vrillent la colonne vertébrale.
Pourtant, le groupe garde toujours cette distance, comme s'ils ne savaient pas qu'ils pouvaient bouleverser et pousser à une remise en question totale. Ils restent plantés sur scène, à fracasser des sons dans les oreilles des gens, sans se soucier d'autre chose que de cela. Parce que c'est là que Deerhunter fait la différence. Ils ne font pas que jouer des morceaux, ils les revisitent et les assènent avec une puissance rare. Il n'est même plus question de sincérité ou autre, c'est juste une partie de chasse entre les guitares et les tympans, où les guitares gagnent toujours. Et de tout cela jaillit une magie, la magie du bruit, aux pouvoirs insoupçonnés sur la psyché. Distorsion du temps et faillite de la conscience. Puis... rien. Les yeux hagards se croisent, les lumières s'allument. Et la vie peut reprendre son cours normal.
mardi 15 février 2011
The War is Over.
Bradford Cox a déjà mis tout le monde d'accord avec Deerhunter, avec ses boucles d'échos qui s'entrelacent et s'élèvent. Kurt Vile, dans l'ombre lui, offrait une magie au goût acide, innocemment nommé The War on Drugs. Mais pourquoi lutter contre l'euphorie de l'addiction de leur musique ? Même s'il ne chantait pas, Kurt Vile assurait le tourbillon psychédélique des guitares. Il était comme un pilier invisible. Celui qui fait que tout tient, sans même que l'on se demande comment cela tient réellement. Alors qu'il s'échappe seul, rien de plus normal. Kurt Vile sort de l'ombre et donne de la voix.
Il sort un album, l'air de rien. Le nom est équivoque, Childish Prodigy, le prodige enfantin. Ce qu'il n'est pas, mais ce vers quoi sa musique tend. Simplicité et arrogance, désinvolture et efficacité. Kurt Vile a dans la voix des volutes de fumée, il est enroué comme Peter Hayes, sauf qu'il pose ses mots avec la classe d'un Sinatra. Il sait où il va, et comment il ira. Armé d'une guitare, simplement. Kurt Vile n'a pas vraiment besoin de plus pour convaincre. Parce que sa musique est logique. Elle sonne la première fois comme la millième. Ses chansons sont des classiques avant même qu'ils aient heurtés nos oreilles. Kurt Vile a le génie de l'évidence, comme Bradford Cox. Ils ont ce talent de la mélodie jamais facile mais toujours limpide. Certes, ils empruntent des chemins différents pour habiller leurs partitions, mais au final, le ressenti est le même. Pas de révolution, juste un territoire bien connu, confortable et où il fait bon vivre.
Kurt Vile dépose les armes électriques pour se recentrer sur l'art du duel, avec son Smoke Ring for my Halo, qui sortira chez Matador. Un anneau de fumée pour couronner le prodige troubadour.
mardi 8 février 2011
The Eternal.
On remercie Pitchfork qui exhume les plus belles heures de Sister.
jeudi 27 janvier 2011
Suicide Notes for Acoustic Guitar.
Quand Jeff Beck explose sa guitare d'une rage difficilement contenable, au plus profond d'une cave Londonienne, que les morceaux volent et s'écrasent sur le sol, alors dans un mouvement irraisonné, David Hemmings se précipite, arrache la relique de guitare et s'enfuit à toute jambe. Il serre le trophée comme on serre la main d'un mourant.Une fois dehors, le regard vide et le souffle court, il balance le vulgaire objet. C'est la plus belle expression du fétichisme. L'objet pour l'objet. L'adoration d'une chose inutile mais totalement hypnotisante dans son contexte, c'est-à-dire entre les mains de Beck. Une fois hors de son contexte, une fois la transe consumée, ce manche de guitare n'est plus rien, qu'un simple morceau de bois.
Sonic Youth, même combat. Le fétichisme de la guitare. Il y a moins d'un mois, Thurston Moore et ses 53 années de turbulences sonores, sortait un magnifique Suicide Notes for Acoustic Guitar, tourbillon de saturations expérimentales, à la frontière du bruit, à la frontière de la musique. Juste lui et une guitare en duo, en amoureux, à extirper tous les possibles de l'instrument, à la recherche de la note ultime, de la fréquence qui ferait entrer en résonance l'être et le néant.
Il y a toujours eu chez Sonic Youth cette croyance en la guitare. Bien plus que la vénération hendrixienne et les allusions sexuelles habituelles, les quatre de Sonic Youth ont réinventé un instrument, en redéfinissant les contours. L'instrument de musique devient être vivant, avec ses préférences, ses convictions. Chaque morceau est fait pour la guitare, chaque guitare désire son accordage particulier, ses cordes dans un certain sens. Oui, Sonic Youth n'est qu'une bande d'éternels ados aventureux, toujours sur des sables mouvants, en perpétuel mouvement pour s'assurer que jamais une note ne demeure la même. Tout est meuble et évolue au bon gré de la guitare. Et cette conviction qui les guide, cette force un peu mystique ne vaut rien en dehors de l'objet. Sonic Youth sans guitares, c'est comme David Hemmings sans son hélice. La musique de Sonic Youth n'a de sens que par la guitare et les nombreuses tentatives qui vont avec. Parce que les guitares le veulent, Thurston Moore a inventé la dissonance, le mur du son, la rugosité du son et la sécheresse des mélodies.
Et, on le sait bien, ce genre d'extrémiste sonore n'est pas du genre à faire les choses à moitié. Quand il enregistre des bouts de morceaux pour un film français, il retourne en studio terminer le travail, y ajouter ces longues plages de bruit jouissives, ces rythmes saccadés. Ici, rien ne viendra troubler les élucubrations des guitares, pas d'incantations de Kim Gordon, aucune voix suave et brute à la fois, et encore moi la fierté adolescente de Thurston. Comme sur toutes les sorties SYR, le propre label du groupe, c'est intègre et austère. Juste une heure d'hymne à la guitare comme ouverture sur toutes les opportunités. Ça nous rappellera les belles heures de Sister et de Daydream Nation, là où la dissonance était plus qu'une bonne idée, elle était un mode de vie.
Sonic Youth reprend les bonnes vieilles habitudes avec la bande originale de Simon Werner a Disparu, qu'ils sortent sur leur label SYR. Qu'un manifeste de plus dans la lutte en faveur du fétichisme.
mardi 16 novembre 2010
Las Vegas Parano.
Début octobre, Matador organisait un énorme festival sur trois jours, pour fêter sa majorité. Maintenant, le label a le droit de boire de l'alcool, de rouler sur la route 66 avec des putes. Et ils se sont pas fait prier puisqu'ils ont fait ça à Las Vegas. Avec entre autre, Sonic Youth, Belle & Sebastian, Pavement, Guided By Voices, Yo La Tengo, Cat Power, Kurt Vile ou les New Pornographers.C'était la période parfaite pour se marier dans la ville qui ne dort jamais.
Pour l'occasion, ils ont sorti un coffret qui retrace l'histoire du label, mais je ne ferai pas l'affront de le fournir, puisque vous avez tous l'intégralité des grandes sorties Matador.
Mais, dans ce coffret, il y a des enregistrements inédits de 1999, d'un concert de Pavement et de Cat Power. Et même un morceau de Mogwai. Alors on va pas s'en priver, suffit de cliquer sur la pochette.
Et comme chez Pitchfork ils sont sympas, ils ont filé des extraits du concert de Las Vegas, histoire de rappeler que Sonic Youth, même plus de quinze après leur début castagne toujours autant avec "Death Valley '69", et que Pavement est toujours le groupe le plus cool du monde.
mercredi 20 octobre 2010
Teenage Riot.
Alors un petit coup de "Nub" dans la tronche avant d'aller dormir. Pour le plaisir.
lundi 11 octobre 2010
Music is for pussys

Bon, c'est mon premier article ici et j'essaierai de poster de temps en temps. Merci Nathan pour ton invitation !
Allons donc faire un tour chez nos amis les écossais pour commencer. Qu'est-ce qu'il s'y passe là-bas ? A première vue pas grand chose nous vient à l'esprit, on peut penser à The Beta Band et puis... et puis quoi ?
Il faut donc fouiller (ou tomber sur le filon SL Records par exemple) pour découvrir une scène peu connue et talentueuse. Le groupe dont il est question aujourd'hui s'est formé dans la deuxième moitié des années 90 et n'a pas vécu bien longtemps malheureusement puisqu'il se sépare en 2000.
Khaya est un trésor caché de la scène indépendante de la précédente décénie, roulant dans la boue des chansons pop avec une énergie qui rappelle les débuts de dEUS, les Pixies, Chokebore... sur des mélodies entêtantes, entre deux eaux.
Is/Are/Was est une compilation de titres et sessions du groupe publiée par SL Records pour les 10 ans de la sortie de leur premier single "Summer/Winter Song", un bon moyen de découvrir ce qu'on a raté.
Aujourd'hui, Dan Mutch, et Pete Harvey, anciens Khaya, forment The Leg avec Alun Thomas, formation plus chaotique et toute aussi géniale.
dimanche 3 octobre 2010
Les Choses de la Vie.
Mon pauvre Troy, combien de temps on t'a pris pour le nouveau Kurt Cobain, parce que tu avais un tourment semblable dans la voix. Parce que tu avais gentiment fait quelques premières parties pour Nirvana avec Chokebore. Peut-être aussi parce qu'il y avait dans la musique de ton groupe cette même sincérité brouillée dans les saturations des guitares. Alors que si on devait vraiment retracer ton arbre généalogique, on retrouverait plutôt l'histoire d'un autre suicidé notoire : Elliott Smith. Faut pas se voiler la face, les guitares de Chokebore n'était qu'un écran de fumée pour cacher un amour de la mélodie simplette. Alors en solo, Troy baisse le gain de 9 à 4, ralentit légèrement le tempo et laisse se déployer sa voix. Toujours pleine de tourment, la voix.Rien de nouveau sous le soleil Hawaïen, même si Troy vit en France maintenant. C'est la même chose que Chokebore, c'est tout ce qu'on aime dans les années 90, les Levi's 501 remontés jusqu'aux hanches, des trous aux genoux, et des t-shirts sales ou des chemises à carreaux. Mais c'est la version 2010. Donc bien habillé, sans le côté sale et énervé des années d'antan. Apaisé ? Ça doit être ça, à la manière d'un Joe Lally. L'intensité ne baisse pas, c'est juste le moyen de la communiquer qui a changé. Des fois, même, il troque sa guitare pour des claviers étranges, il dédouble les voix, rajoute des effets. Mais la guitare électrique revient bien vite et remet les choses à leur place. C'est tout bête, ce n'est ni un chef d'oeuvre, ni un "disque intéressant" ni autre chose. C'est ce qu'on appelle un bon disque. On ne s'en lasse pas, on le redécouvre à chaque écoute. Et au bout d'un moment, on le connait par cœur comme notre Nevermind. C'est peut-être le problème, d'ailleurs, c'est un classique trop classique. Il n'aura aucune pérennité, mais au moins le mérite d'être un bon disque par un grand monsieur.
Troy Von Balthazar donne une leçon de simplicité avec How To Live On Nothing, qui sort chez le label français Third Side Records. Un bon retour à l'état de nature, au goût des choses simples.
vendredi 17 septembre 2010
Let the Blind Lead Those Who Cannot Feel.
Qu'on se le dise, Deerhunter n'est plus ce groupe aventureux prêt à enfiler les boots pour s'engouffrer dans n'importe quelle brèche qui cacherait une grotte où tout résonne. Deerhunter en a fini avec Cryptograms et le mystère fascinant de la folie, où le bruit décalque la peur. Déjà avec Microcastle, on le savait. Sans compter Atlas Sound, où Bradford Cox s'amuse seul. Adieu donc, la fougue de la jeunesse. De là à les enterrer, peut-être pas.Parce que, finalement, ce tournant qu'est Microcastle, cette entrée dans l'accessible, ce n'est qu'une suite logique, une évolution normale : il faut se dénuder au fur et à mesure et épurer la tempête sonore pour en retrouver que la fibre, le noyau : la mélodie. Bradford Cox ne les cache plus derrière des réverbérations aériennes, il les fait jaillir de sa voix et de sa guitare. Deerhunter n'est donc pas statique pour un sou, bien qu'en concert, c'est de cette passivité qu'émane la puissance. Deerhunter continue la chasse au gibier après avoir taper le gros lot. Alors oui, c'est trop pop pour du Deerhunter, c'est trop facile à écouter, on en sent même les singles directement ("Desire Lines" et ses "oh oh" qu'on pourrait confondre avec du Dandy Warhols...). Mais l'identité Deerhunter reste présente, par la voix de Bradford Cox, sa façon de prononcer les mots, de les écrire et de les chanter.
C'est tout l'inverse de cette pochette d'album : le syndrome de Marfan déforme Bradford, lui fait des mains allongées et cette carcasse dégingandée. La petite dame atrophiée, elle, implore le ciel. Bradford lui, vit avec sa difformité et ne s'appesantit sur rien, il continue son bonhomme de chemin, d'un pas décidé, passant où il le veut et en laissant à chaque fois la même trace. Celle d'un grand musicien toujours inspiré laissant sur sa route des merveilles ("He would have laughed", l'ultime titre). Sa musique autrefois difforme, elle aussi, se modèle peu à peu, prend des proportions humaines, voire trop humaines.
Cette année, l'album de Deerhunter sera trop pop, il s'appellera Halcyon Digest et sortira chez 4AD. Et si le groupe a rejoint le sentier le plus facile, il n'est pas le plus court, et derrière chaque pépite trop pop de ce nouveau disque se cache la force de Bradford Cox : savoir construire un édifice indestructible aux premiers abords, mais donner la notice pour le démanteler et en percevoir toute la fragilité.
jeudi 2 septembre 2010
Chérie, je me sens rajeunir.
The Black Angels - Phosphene Dream (2010, Blue Horizon)
Après avoir écumé tous les festivals cet été, et sorti a priori à chaque fois la même prestation, voilà le nouvel album des Black Angels. Et c'est pas cette année qu'ils se renouvelleront. Le programme est toujours le même : riffs lancinants, incantations vocales à la Jim Morrison, frappes sèches sur la batterie et une bonne dose de psychédélisme. Les influences sont toujours les mêmes, et impossible de s'en dépêtrer. Ils parlent toujours de la guerre, ils simulent toujours des bruits d'hélicoptère avec leurs guitares, et il y a toujours trop de reverb sur la voix. La nouveauté, c'est qu'ils ont piqué la pochette du dernier Animal Collective. On ne retrouvera jamais l'effet de surprise de Passover mais faut avouer que ça reste sacrément cool, bien que, d'une certaine mesure, décevant.Black Mountain - Wilderness Heart (2010, Jagjaguwar)
Malheureusement, on pourrait dresser le même constat avec Black Mountain. Pourtant, c'est pas un problème de talent. In the Future était une bien belle réminiscence des années 70 ; les morceaux s'allongeaient, explosaient avant de revenir à un schéma standard et hypnotique. Et la chanteuse, Amber Webber a sorti deux charmants albums sous le nom de Lightning Dust, en compagnie de Joshua Wells, un autre du groupe, de parfaits hommages au Jefferson Airplane. Alors, même s'il existe toujours des refrains ravageurs, des envolées acides et que la voix d'Amber Webber me colle des frissons, la recette prend plus tellement. La faute à quoi ? La perte de la foi dans la saturation sans aucun doute. C'est beaucoup moins rock, beaucoup plus court et beaucoup plus pop, bien que toujours psychédéliques. Adieu les lentes constructions à la Deep Purple. On a même des jolis morceaux folk, mais on les avait en mieux chez Lightning Dust. Black Mountain ne confirme hélas pas, ou alors on en attendait beaucoup trop.Lou Barlow & The Missingmen - Sentridoh III (2010, Merge Records)
Eh les mecs, encore un album de Lou Barlow ! Que ce soit avec Dinosaur Jr, Sebadoh ou tout seul, ou sous un nom bizarre comme Sentridoh ou The Folk Implosion, ou avec un groupe, Lou Barlow ne s'arrête jamais. Et comme d'habitude, c'est une petite réjouissance de le retrouver. Peut-être que ce qu'il propose reste profondément ancré dans les 90s, avec ce cachet si particulier, un petit goût de fumée autour des amplis, des dissonances revendiquées et une voix lassive, mais qui peut mieux le faire que Lou Barlow ou Sonic Youth ? En ces temps où on essaie de nous bassiner avec Wavves, No Age et la nouvelle vague "lo-fi pitchfork", ça fait du bien que Lou Barlow nous rappelle l'essence même de sa musique. Une musique qu'il baptise lui-même sur ce disque : "Losercore". Ça se tient. Comme Don Quichotte, Lou Barlow charge les moulins, toujours de la même façon, mais toujours avec la même foi. On s'en tape pas mal au final, que ce soit des moulins qu'il charge.Screaming Females - Castle Talk (2010, Don Giovanni)
En dignes héritiers de Lou Barlow, justement, les Screaming Females ravivent la flamme des 90s et de Dinosaur Jr. En plus d'avoir le même son (en plus propre, progrès oblige), ils poussent la ressemblance jusqu'à reproduire les solos de guitares débridés sur les lignes de basses psychorigides. Comme quoi, se contenter de rendre hommage à ses influences (dans lesquelles on trouve aussi beaucoup de ce grunge/émo des 90s, comme Commander Venus ou Mclusky) permet de sortir un excellent disque, qui pourrait aisément être produit par Steve Albini. Un condensé de rage, de punk, mais avec une touche de grâce et de féminité, puisque c'est une jeune femme, toute petite, toute mignonne, qui a pris le micro, pour être une femelle hurlante, ce qu'elle fait sans aucun problème malgré ses airs d'enfant de chœur. C'est du déjà-vu (bah oui, Commander Venus c'est presque pareil puisque Conor a une voix de fille, il a pas mué), mais c'est toujours terriblement addictif et j'avoue ne pas m'en défaire. Surtout "I Don't Mind It".On évitera de s'attarder sur le disque insipide de Phil Selway, qui ne présage rien de bon pour Radiohead, et on s'attardera plus tard dans la journée sur le nouvel EP de Sufjan Stevens.
samedi 28 août 2010
Le Lac des Cygnes.
J'ai retourné les phrases des dizaines de fois dans mon cerveau pour savoir comment m'attaquer, comment introduire ma dissection du retour de Swans. Il faut dire que la reformation d'un groupe majeur comme Swans est à double-tranchant. D'un côté, le poids du mythe, de l'autre, l'enthousiasme pour du nouveau. Et il est difficile de savoir de quel côté on penche. Si l'on préfère que Michael Gira se base sur les acquis des longues années de création de Swans et qu'il l'offre en concert, ou si l'on désire du tout nouveau. D'où l'inquiétude mêlé à l'excitation à l'idée d'écouter ce nouvel album.Mais Gira a vite mis les choses au clair : "This is NOT A REUNION. It’s not some dumb-ass nostalgia act. It is not repeating the past…”. Rassurant, ils nous feront pas le coup d'NTM ou des Pixies. Swans nage vers du nouveau, donc. Et le poids des années se fait sentir. Non, pas dans le sens où maintenant ils sont trop vieux pour faire cette musique à la fois industrielle et folk, mais ils ont du vécu. Michael Gira et Jarboe se sont amusés quelques années ailleurs (The Angels of Light pour l'un, Neurosis par exemple, pour l'autre), maintenant qu'ils ne sont plus des gosses, qu'ils ont vécu et vu, ils peuvent s'attaquer à leur musique la tête reposée et les cheveux grisonnants. Et je ne peux pas m'empêcher de penser à Current 93. Il y a ce côté bancal et malsain, penchant vers la désolation et la profonde tristesse. Une sorte de mystique terrifiante et hypnotisante à laquelle s'ajoute des percussions martiales. Quelque chose qui ne ferait pas tâche du tout dans le Lost Highway de Lynch : c'est sombre et étrange, mais des moments dépouillés et pleins de grâce surgissent de nulle part, quand les divers bruits s'effacent.
Swans ne répète pas le passé, il le raconte et le réécrit. My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky est comme un témoignage de ces longues et tristes années passées loin de Swans, un long discours sur le temps qui passe.
La voix de Michael Gira vient toujours des tréfonds de son âme, reformation ou non, et Swans sort son My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky cette année, sur Young God, forcément, preuve que le cygne n'est pas encore noyé.
jeudi 5 août 2010
Walk the Line.
En direct live de Lituanie. Dans un café qui passe du 16 Horsepower. On attendra avant de parler du Arcade Fire, qu'il faut apprivoiser, ou plutôt dompter, même si les Walkmen ont déjà donner un élément de réponse à la question "alors il vaut quoi ce nouveau disque d'Arcade Fire ?". Trop long, trop épique, trop prétentieux. Mais c'est un avis arrêté, qui ne concerne qu'un instant précis.De toute façon, tout est une histoire de contexte bien précis. Tout dépend du hasard, c’est à la seconde que tout se joue, et chaque détail infime et insignifiant peut prendre les contours de la beauté. La nuit qui tombe pendant le refrain de « Scythian Empire », une envolée sonique de Venetian Snares pendant que le vent remue des arbres, d’énormes flocons de neige qui tombent au ralenti sur « Journey to Reedham », ou les lumières qui défilent par la fenêtre du métro alors que la musique imperturbable de The Walkmen martèle les oreilles. Une histoire de détails.
Avant de plonger dans Lisbon, il fallait créer l’ambiance. Éteindre les lumières, enfiler le casque, s’allonger sur le dos, les yeux rivés vers le plafond, et attendre quelques minutes, laisser l’attente devenir excitation. Enfin, lancer la musique.
Et la réponse du groupe est simple : il faut prendre son temps, et ne pas brûler les étapes. Il faut laisser mûrir chaque note en soi. Chaque mélodie s’étend, se déploie ad libitum pour peindre des ambiances. Il n’est plus question de chercher la nouveauté, les variations au sein d’une même chanson, mais de s’en tenir à la plus simple expression de la musique. Le motif prend de l’ampleur petit à petit, et noie dans le son. Les guitares brouillent les rythmes et s’estompent sous le poids de la reverb, il n’y a que la batterie pour assurer le tempo, le reste n’est qu’un vent sifflant, véritable coussin d’air pour la voix d’Hamilton Leithauser. C’est de cette sobriété, de cette humilité que jaillit la puissance de la musique des Walkmen. Ils se contentent de faire ce qu’ils savent faire : créer des ambiances profondes, presque aqueuses pour que chaque mot fracasse le simulacre de silence.
Petit à petit, ils avancent vers Lisbonne, sans détours et sans raccourcis. Simplement par le juste chemin, sur lequel il y aura des victoires, des déceptions, des cuivres tragiques et des comptines plus sucrées seulement destinées à cacher la douleur profonde qui émane de la voix de Leithauser. Rien de grandiloquent ou d’épique, un dur réalisme, simplement. Et c’est pour ça que la musique des Walkmen va si bien avec la routine du métro.
The Walkmen sortent Lisbon très bientôt, chez Fat Possum. Et c’est beau et sobre comme une église orthodoxe Lituanienne.
jeudi 1 juillet 2010
When You're Strange.
Le stress est une chose étrange. C'est une tension, une angoisse superficielle qui peut soit repousser les limites, pousser à se dépasser, à être plus que prêt. Mais il peut être d'une violence telle qu'il enlève toute lucidité, qu'il empêche de s'exprimer clairement. Que les membres tremblent sans que l'on puisse y faire quelque chose. On peut sentir le stress monter en soi. Il prend plusieurs formes, il noue l'estomac, fait palpiter le cœur, rend irritable, agite fébrilement les mains, et tant d'autres symptômes. Le pire, dans cette histoire, c'est qu'il n'est pas contrôlable, qu'il est totalement physique. La tête peut être paisible, sûre d'elle, le corps exprime la tension.Jouer son avenir sur une heure, en voilà une bonne raison de stresser. Alors pour exorciser cette angoisse qui monte qui monte, petit à petit, il faut reconsidérer la situation. Prendre un recul et écouter des choses violentes, où les gars jouent non pas leur avenir à chaque parole prononcée, mais où ils jouent leurs vies. La musique des Jesus Lizard a cette tension, le regard terrifié et vide d'un gars stressé. David Yow, adepte des hurlements presque sludge et du concert nu comme un ver a cela dans les yeux, et chacune de ses incantations sort de son estomac noué, avec toute la haine et l'angoisse accumulée avec les années. On pourrait poser The Jesus Lizard comme les ancêtres de Liars, avec le même amour du riff déstructuré et de l'émanation de rage. Mais la tension chez les Jesus Lizard est un cran au-dessus. Ces mecs-là font de la musique comme si leur vie en dépendait. Un don total. Alors demain, quand je serai terrifié devant les jurys, je penserai à David Yow nu. Ca me fera rire, parce que d'une certaine façon, un oral c'est être à poil devant des inconnus à essayer de montrer à quelle point on en a. Mais surtout, la voix torturée de Yow me fera tout relativiser. Finalement, ce n'est que mon avenir qui est en jeu.
The Jesus Lizard sort Goat en 1991 sur Touch & Go, avec la collaboration de Steve Albini, mais comme faut être "absolument moderne", c'est la réédition parue chez Matador, et ça déstresse terriblement.
mercredi 30 juin 2010
Répulsion.
J'ai travaillé sur Polanski toute la journée. J'ai fait des liens sans arrêt entre ce qui lui arrive et sa filmographie. Il y a tellement de similitudes. Polanski c'est l'arroseur arrosé. Il prenait un malin plaisir à séquestrer ses personnages, les angoisser, les tourmenter. Maintenant, voilà qu'il est enfermé dans un chalet. Adam Lang, dans The Ghost Writer s'enferme dans sa villa high-tech, une meute de journalistes à la porte. Polanski a troqué la villa pour un chalet. Le reste est immuable. Dans le film, Ewan McGregor est épié et sans arrêt en danger. Polanski a un bracelet électronique pour le surveiller. C'est assez amusant ce clin d'œil du destin. Polanski se retrouve comme son Pianiste : enfermé sans pouvoir créer. Adrien Brody mimait au-dessus du piano une nocturne de Chopin, Polanski doit réécrire des scénarii en boucle.Et ce qui est intéressant, c'est la façon dont Roman Polanski amène ça, à chaque fois. De la manière la plus insidieuse, il emmène ses films aux airs de polar, de thriller ou de film d'horreur vers des sphères bien connus : le complot, la paranoïa et l'enfermement. Comme Dostoïevski qui utilise des intrigues vieilles comme Régine pour balancer une philosophie fascinante, des idées novatrices et des confrontations de points de vue fracassants.
Ou comme Sonic Youth, qui retourne la pop et le rock et leurs formats basiques pour aller vers le progrès. Ils désaccordent leurs guitares, ajoutent des larsens et lancent des riffs hypnotiques. Ils distordent la pop pour en faire des refrains lancinants et oppressants, pour enfermer les auditeurs dans un décor sommaire et bruyant. Le son de ce live de 1987, sourd et compressé, voire complètement illisible comme un bootleg par moment n'est qu'un autre artifice pour que la musique de Sonic Youth prenne toute une dimension. Comme la musique dans Répulsion. C'est une ambiance tendue, à fleur de peau, où chaque note est sur le fil d'un rasoir. C'est une violence adolescente, sombre et intériorisée. Un enfermement aussi mental que physique (y a qu'à entendre "Death Valley '69"). Totalement Polanski, en somme.
Hold That Tiger sort en 1991 sur l'obscure label Goofin', c'est un live de 1987 qui reprend en majeure partie le meilleur album de Sonic Youth, Sister et c'est un peu comme du Faulkner. Un moyen détourné de raconter un viol. Ce qui déplairait pas à Polanski.
PS : Oui, encore du cinéma. Et on m'a fait remarqué il y a quelques semaines que mes articles ressemblent à des épisodes des Simpsons, avec des débuts qui n'ont aucun rapport avec le propos. Ça me plaît comme idée alors je continue.
jeudi 24 juin 2010
La Chute.
Je vais faire une confession grave. Du même calibre que "je n'aime pas Radiohead" à peu près. Je n'aime pas La Chute de Camus. Camus se perd dans un délire masturbatoire et culpabilisant sans fulgurance de style. Quelque chose d'assez plat et assez quelconque qui ne porte pas tellement sa philosophie. Jean-Baptiste Clamence, comme son nom l'indique, ne fait que clamer. Il se lamente et se lamente, interpelle et râle. Sans arrêt. Ce livre m'est apparu comme une longue plainte qui tentait de déstabiliser le lecteur par des artifices, en l'apostrophant. Mais c'est surtout cette chute dans l'essai qui me dérange. Camus était tellement formidable quand il se contentait de raconter, simplement, sans thèse avouée derrière. Dans L'Etranger par exemple, pas de prise de partie, pas de "tu es coupable !" mais des allusions. La Chute manque de finesse.Ce qui est assez étonnant en fait, quand on sait que Mark E. Smith a choisi le nom de The Fall en rapport avec le roman de Camus. Il y a un fossé entre les deux. Même si on peut comparer les incantations de Smith aux plaintes de Clamence, il n'est pas question de geindre avec The Fall. Pas de "je suis coupable" mais des invitations à se prendre en main. C'est plus les balles de plus que Meursault loge dans la poitrine de l'algérien qu'un vieux monsieur affalé dans un café. The Fall, c'est un peu le Atari Teenage Riot sans le mur du son et en plus lent. Il y a bien sûr cette profonde dépression chère à Camus ("your future, our clutter", votre futur, notre fouillis), mais la musique surpasse cette tourmente. C'est plus le Camus de L'Homme Révolté et des Justes que l'on retrouve, voire de La Peste, celui de l'engagement, pas le mou-mou de La Chute... Clamence a beau prêcher seul et vouloir emmener tout le monde dans sa chute, The Fall choisit de contrecarrer celle-ci. Et de pousser la pierre de Sisyphe en haut de la montagne.
The Fall sort Your Future Our Clutter en cette année 2010, chez Domino, et malgré une erreur dans le choix du nom du groupe, c'est quand même mieux foutu que du Sartre.




