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mardi 18 octobre 2011

Things Have Changed.

Bob Dylan - Le Zénith Arena, Lille, le 16 octobre 2011


"It's halloween today, I have my Bob Dylan mask on"

C'était un soir de 1964, au Philharmonic Hall de New York. Dylan a encore les cheveux fous et le regard flou. Il joue encore de la guitare, enchaîne mécaniquement les accords, enfile les blagues absurdes et manque d'exploser de rire après chaque vers qu'il déclame. Bob Dylan s'amuse terriblement sur la scène, avec ou sans Joan Baez, et il instaure une distance vis-à-vis de l'audience avec son humour. La musique est si simple et spontanée que des larmes de bonheur.

C'est le masque qu'il revêt en 64, le masque de Bob Dylan, jeune premier joufflu, meneur d'une révolution fantasmée, pourfendeur imaginaire d'inégalités réelles, prophète trop timide pour dire la vérité. Ce masque lui va si bien qu'il le gardera des années. Les traits évolueront légèrement. Les joues se creuseront avec la drogue, les cheveux pousseront de manière encore plus désorganisée, le regard ne cessera de s'embuer avec les années.

Il rendra ce masque un jour de juillet 1966. Une moto dans le fossé et Bob Dylan redevient Robert Allen Zimmerman, son visage change. La barbe apparait, le chapeau aussi. The Rolling Thunder Revue commence, et Dylan devient un "entertainer", quelqu'un qui fait danser les gens en chantant faux, en hurlant, avec sa troupe de joyeux troubadours. Maquillé, bariolé, Dylan se masque à nouveau, d'une couche d'artifices bien visibles, cette fois, comme pour affirmer cette distance grandissante entre lui et ses adorateurs.

Cette distance, c'est la clé du personnage. Pas de l'homme. Dylan a toujours été dans la mise en scène. De grand comique à clown chantant, de 1964 à 1976, il a embrassé de nombreuses formes pour tromper, pour semer la confusion, pour fuir. Il se convertit au catholicisme comme un ultime pied de nez, il énerve avec ses albums, il impose le trouble. En 1979, la question devient évidente avec Live at Budokan : pourquoi tourne-t-il encore ? Pourquoi arpente-t-il toujours les planches, alors que sa voix est encore plus insupportable que d'habitude, qu'il transforme ses chansons et qu'elles deviennent impossibles à reconnaitre. Un pourquoi qu'il traîne depuis le début du Never Ending Tour, la tournée sans fin, entamée en 1988, et qui s'arrêtera en même temps que le cœur usé du gamin de Duluth, Minnesota.

2011, Dylan tourne toujours. Il n'arrête jamais. Adieu les épis ébouriffés, adieu les lunettes de soleil. Il a maintenant un chapeau blanc enfoncé sur la tête. L'archétype du new yorkais est devenu un riche propriétaire terrien du sud, avec des touches de gringos, une sorte de Don Diego de la Vega moderne, sans le masque de Zorro. Ce masque, on y revient toujours. Mais ce nouveau visage de Bob Dylan, tellement loin des années 60 qu'on pleure qu'importe notre âge, sème le doute. Est-ce vraiment Bob Dylan ? Est-ce vraiment celui qui me fait pleurer quand j'écoute ses concerts de 1966, avec ses Visions of Johanna et ses Just Like a Woman ? Non. Les choses ont changé, le temps a passé, Bob Dylan est un autre. Il n'a plus son "Bob Dylan mask" d'antan, il est ailleurs.

Une fois de plus, il marque la distance. Il était maladroit et timide avant, maintenant, fort de ses cinquante années de carrière et de tournées, il n'en a que faire des gens. Il arrivera sur scène, ne débitera pas un mot, pas un bonjour, pas un au revoir, pas un merci. Il présentera rapidement ses musiciens, simplement par politesse. Enchaîner ensuite les chansons, rapidement, sans grâce, sans génie. Et si, finalement, Bob Dylan n'était pas arrivé, avec ce Never Ending Tour, à ce qu'il a toujours voulu : faire du rock'n'roll et du blues comme Chuck Berry et Hank Williams. Habillé comme le plus beaux des escrocs, il s'amuse sur scène, les jambes écartées, l'harmonica dans une main, le micro dans l'autre, il débite ses chansons sans rythme précis. Les vestes blanches de son groupe rappellent les pires moments des orchestres de mariage. Toutes ses chansons, tous les hymnes folk deviennent des blues entêtants. C'est sur ce terreau bien noir que Robert Zimmerman s'amuse. Il est là pour son bon plaisir, à hurler sur "Jolene". Il ne touchera pas une guitare du concert. Il se contentera de son clavier au son d'orgue et de son harmonica pour envoyer son blues et devenir ce qu'il a toujours rêvé d'être : un entertainer, rien de plus.

Alors, à chaud, on se dit qu'on a perdu son idole. La grâce sera frôlée avec un "Not Dark Yet", mais on a quand même envie de pleurer sur Blonde on Blonde et "Gates of Eden". On aurait aimé entendre "With God on Our Side" ou "Desolation Row", on aura un "Things Have Changed" et un "Forever Young" comme réponse. Bob Dylan est en perpétuel mouvement, il s'assure de demeurer insaisissable. Comme s'il assénait au monde entier un : "les temps changent, mes bons, arrêtez de vous lamenter sur mon passé disparu". Bob Dylan revient à sa jeunesse, 50 ans après ses débuts. Il est ce "Mr Tambourine Man", prêt à jouer alors que les empires s'affaissent, que les fleurs fanent et que les idoles meurent. Et la réponse au pourquoi qui nous hante devient alors évidente : s'il est encore sur scène aujourd'hui, c'est simplement parce que c'est là qu'il existe encore. Bob Dylan est plus qu'un potentiel prix Nobel, il est plus qu'une idole rouillée qui déçoit sans cesse en concert, il est enfin ce danceman que la scène garde en vie.

jeudi 24 mars 2011

I Forgot More Than You'll Ever Know.

Blonde on Blonde a été fait dans l'urgence la plus totale. Donc dans le désordre. Bob Dylan ne répétait quasiment jamais, il était l'adepte de la spontanéité des premières prises. Al Kooper, guitariste, raconte qu'il ne savait pas jouer de l'orgue, et pourtant c'est lui, un quart de temps trop tard sur chaque accord de "Like a Rolling Stone", qui écrase les accords sur l'orgue du studio. Dylan ne laissait pas ses musiciens, les honorables membres du Band, travailler. Il voulait conserver le hasard comme un paramètre principal. C'est ce qui fait de "One of Us Must Know" un chef d'oeuvre, parce que les contre-chants de piano sont d'une immédiateté frappante. Et le génie de Blonde on Blonde est, plus que dans les textes frôlant la perfection et les chansons frisant l'éternité, dans cette spontanéité. Blonde on Blonde a été enregistré en janvier 1966. Écouter ce disque, c'est écouter janvier 66.

Mais dans cette histoire, forcément, il y eut des erreurs. Rappelons l'état de Dylan, carburant aux amphétamines et autres drogues, sans arrêt. A force de vouloir saisir l'instant, Dylan a laissé passer une de ses plus grandes chansons, reléguée au rang de bootleg comme le fut "I'm not there", même pas sur les Basement Tapes. Simplement parce que The Band s'est planté, juste avant le dernier couplet, "She's Your Lover Now" restera une inconnue. Jamais terminée, juste avec un "woh" de Bob, à la fin.

Alors que cette chanson, c'est tout l'art de Dylan résumé. Une fougue digne de "Like a Rolling Stone", une chanson d'amour triste, toujours, et l'éternel conclusion de Dylan. Elle n'est plus mienne, mais prends en soin. Comme les idylles de Dylan, cette chanson ne fut jamais terminée. Seule une version complète existe, où Dylan est seul au piano. L'atmosphère y est alors radicalement différent. Comme toutes les chansons de Blonde on Blonde, c'est là que la magie opère, que les mots deviennent des vérités. C'est pour ça que les concerts de 1966 sont les plus belles choses jamais enregistrées : ils incarnent le sommet de sincérité de Dylan, qui se livre totalement nu à la foule, avec en toile de fond, comme toujours, Joan Baez.


Now you stand here sayin’ you forgive and forget. Honey, what can I say?

samedi 26 février 2011

Blood on the tracks.


Bob et Joan, quoiqu'il arrive. Derrière les éternelles moqueries, l'invariable ironie, il y a un regret gravé à jamais, une amertume certaine, et une révérence envers Joan Baez. Peut-être que Dylan pensait à Edie Sedgwick, créature warholienne, volage et aussi volatile qu'un alcool fort, quand il écrivait "Just Like a Woman", peut-être qu'il se moquait d'elle, de sa volonté d'être dans le monde où tout se passe, d'être aux côtés des grands rebelles. Celle qui fait tout comme une femme, sauf s'en aller. Celle qui, finalement, est comme les autres.

Edie Sedgwick n'est qu'une autre femme de la vie de Dylan. Une lubie momentanée. La "Femme Fatale" de Lou Reed, rien de plus. Dans "Just Like a Woman", il y a surtout Joan Baez. L'amour vrai. Bien que personne ne ressente une quelconque douleur, que tout le monde prétende que tout va bien, Dylan ne se fond plus dans le décor, il ne peut plus. Il fuit, dans les boucles des Edie Sedgwick ou des Nico. Parce que la malédiction de Joan pèse encore.
Constat amère au possible, Dylan la supplie.

Dylan ne le reconnait qu'à demi-mot, il lui doit tout. Elle était connue, il n'était rien. Il avait faim de ce monde qui appartenait à Joan. Maintenant, il le tient entre les mains. Et Joan dans l'histoire ? Le navire est entré dans le port, elle restera sur le quai, à agiter son mouchoir. Comme coincé entre, d'un côté les amphétamines, la brume et les perles, et de l'autre, une impasse avec Joan, il choisira la première solution. Les regrets seront sur Blonde on Blonde, entre les lignes.

And when we meet again,
Introduced as friends,
Please don't let on that you knew me when
I was hungry and it was your world

  Just Like A Woman (Live at Melbourne, 1966) by LouNathanson

Une des plus belles versions, à Melbourne en 1966, en avril.

lundi 17 janvier 2011

Don't Think Twice, It's All Right.

J'appréhende ce moment, énormément. J'ai beau m'y attendre, je sais que ça arrivera, que c'est inévitable. Je sais qu'à un moment, bientôt, je serai frappé et abasourdi par une nouvelle banale. Une de ces nouvelles qui font la une des journaux, alors qu'elles ne sont pas grand chose au final. Elle ne pourrait qu'être une ligne dans la rubrique nécrologie. Ma première réaction sera sans aucun doute "oh merde". Et puis rien. Le vide.

J'appréhende ce moment où je perdrai Bob Dylan. Où j'entendrai à la radio, où je lirai quelque part qu'il n'est plus. Même si je me moque de lui, en rabâchant qu'il aurait dû mourir plus tôt et éviter les années 80, fatales musicalement. Même si en quelques sortes, il était mort, et sa résurrection s'est faite grâce à Daniel Lanois en 1989. Avant de mourir à nouveau, à petit feu, au son des chants de Noël.
Et, rien de logique. Bob Dylan n'est en rien sympathique, au contraire. Je ne le connais pas. Ce n'est pas mon grand-père, il n'est rien par rapport à moi. Il n'est qu'un pauvre gamin vieilli par les années, toujours accroché à sa guitare, à tourner encore et toujours, plus pour la beauté du geste que pour la musique. Il est toujours aussi moqueur, encore pince-sans-rire, pionnier de l'absurde. Sauf que voilà, s'il est une chose inexplicable, c'est bien Bob Dylan.

Il m'est impossible d'expliquer pourquoi il fascine. Le talent d'écrivain ? Il répondrait qu'il fait danser les gens. La spontanéité de sa musique ? Il répondrait qu'il fait de la musique mathématique. Parce il est insaisissable ? Il répondrait que non, bien sûr que non, il est comme vous et moi, qu'il aime ses gosses, qu'il a aimé ses nombreuses femmes, qu'il cherchait juste à tuer le temps. Son engagement ? Ce n'est qu'une chimère, quelque chose qu'on a voulu croire, qu'il a fait plus par amour pour Joan Baez que par conviction. Alors pourquoi ? Parce que c'est Bob Dylan. Et les explications argumentées s'arrêtent là. Il repousse le cadre de la démonstration, de l'explication. Il surpasse toutes les règles de la dissertation, explose les cadres, en quelques mots posés sur trois accords.

Dans la fascination, il y a quelque chose de divin. On écoute Bob Dylan comme pour entendre la bonne parole. Sachant pertinemment qu'on y trouvera ce qu'on cherche. Qu'importe ce que l'on cherche. Alors oui, les temps changent, Bob Dylan s'en ira un jour. Il fera la une du New York Times, sa source d'inspiration, et du Time Magazine, son ennemi juré. Il aura un monument dans le Village, ou plus. Des gens le pleureront, iront déposer des fleurs, des petits mots. Comme pour les autres, Michael Jackson, Lady Diana, John Lennon. Et, finalement, en imaginant que cela puisse arriver à Dylan, je les comprends. C'est irrationnel, mais c'est ainsi. Dylan envoûte, point.

Néanmoins, il n'a pas besoin d'être mort pour que sa maison de disque, Columbia, tire tout le profit possible de la mine d'or. Ils sortent des bootlegs que tout dylanien pratiquant possède déjà, mais avec un son plus propre. On y découvre des inédits, des versions rares, du piano, de la mélancolie et des rires, parfois les deux entremêlés. Ca s'appelle les Witmark Demos, ça a été enregistré entre 1962 et 1964, et c'est rassurant comme ce Mr Tambourine Man, prêt à jouer alors que les empires s'affaissent, que les fleurs fanent et que les idoles meurent.

jeudi 2 décembre 2010

If You Gotta Go, Go Now.

Si on connait surtout cette chanson à cause d'une version inoubliable, quand en 1964, Bob Dylan appelle sa compagne d'alors, sa muse de toujours, Joan Baez. Ils sont un peu soûls, ils s'amusent beaucoup, se trompent dans les paroles, font un concours de vocalise. Joan Baez gagne allégrement d'ailleurs. Ensuite, elle chantera un "Silver Dagger" à pleurer.
Mais "Mama You Been On My Mind" est tout sauf une chanson à boire. Et la chanter avec Joan Baez est annonciateur. Elle a beau le sortir de l'anonymat, le couver sous ses ailes, le jeune Dylan se voit plus beau que ça. Et, sans raison apparente, il laissera Joan seule. Un peu comme un abandon. Il n'y a pas pour autant une animosité, du regret ou des remords, juste une certaine lassitude. Compréhensible. D'ailleurs Joan Baez ne semble pas lui en vouloir. Bob Dylan reste l'homme de sa vie, elle en parle encore avec humour et un voile dans la voix. Pourtant, il est parti.

When you wake up in the mornin', baby, look inside your mirror.
You know I won't be next to you, you know I won't be near.
I'd just be curious to know if you can see yourself as clear
As someone who has had you on his mind.


Et quand il la chante sans Joan, seul, à la guitare ou au piano, comme souvent, tout prend sens. Toute la délicatesse que l'alcool cachait en 1964 apparaît. Toute l'ironie qu'on entend s'évapore et comme sur certaines versions de "Don't Think Twice, It's Alright", c'est un Dylan nu qui se dessine. Et tout le tragique qui va avec.

Mama, You Been On My Mind - Bob Dylan by LouNathanson

lundi 27 septembre 2010

I Have a Dream.



Un petit moment d'histoire. 28 août 1963, un certain Martin Luther King balance un certain "I have a dream". Et un petit blanc-bec se joint à tout ça avec sa guitare. Pas très à l'aise, les micros saturent. Trois cent mille personnes sont là à écouter, ce n'est pas le plus rassurant. Mais le blanc-bec ne se dégonfle pas, et chante. Il chante et il chante ; concentré, il ne veut pas regarder cette mer de personnes devant lui. Derrière, Joan Baez se fraye un chemin pour déposer sa voix, soutenir son homme. Ils communient.
Et derrière, le double sens. Le navire, c'est le salut, le salut pour le peuple noir américain, Goliath vaincu, David victorieux. Le navire, c'est Dylan. Et en 1963, quand il chante cela, ça ne veut pas rien dire :

Oh the foes will rise
With the sleep still in their eyes
And they'll jerk from their beds and think they're dreamin'.
But they'll pinch themselves and squeal
And know that it's for real,
The hour when the ship comes in.


Voilà donc la naissance du grand Dylan, de l'ambitieux, du prétentieux, du mégalomane. Il annonce à trois cent mille personnes que ça y est, c'est vrai, le navire entre au port, Dylan entre sur la scène prêt à tout ravager sur son passage, qu'importe ce que tout le monde pense et pensera. Ils auront beau se pincer pour espérer rêver, rien n'y fera.
"Only a Pawn in their Game" suit, et Dylan affronte la foule du regard, fier et sûr de lui.

dimanche 20 juin 2010

Masked and Anonymous.

Le complot fascine. Les illuminatis, les elohims, les franc-maçons et les juifs ressortent chaque année dans un magazine genre l'Express. Le grand complot, la société secrète qui, avec l'aide d'un grand architecte qui serait comme un Dieu, ordonne le monde, fait le cosmos et dirige tout. La marée noire, c'est eux. Xynthia aussi. A côté, savoir si Clotilde Reiss bossait avec les services secrets, c'est comme connaître qui est le traitre au sein de l'équipe de France. Tout ça, pour entretenir une paranoïa, et pour vendre et fasciner, faire du Dan Brown en somme.

La rumeur aussi, fascine. Michael Jackson n'est pas mort. Il est sur une île avec Elvis et Gary Coleman à jouer à la belote. Beaucoup de preuves le montrent. Mais on ne peut les dire, sinon le monde serait au courant que Michael Jackson a été engagé par les elohims pour sauver le monde. Les elohims aiment les chanteurs, oui.
Pourquoi tout ça ? Parce que le drame shakespearien qui se joue en ce moment en Afrique du Sud montre à quel point les rumeurs de complot, et les complots de rumeur font recette. Les médias au centre de toutes les attentions. Être le premier à savoir. Ou plutôt, le premier à raconter. La chasse au scoop ! Naissent alors des articles partout.
Et je me suis dit, en suivant avidement le déroulement de tout ça, que Bob Dylan en aurait fait une magnifique chanson, drôle et sarcastique. Après tout, qui réécrit mieux les articles que lui ?

"It is taken out of the newspapers... Nothing has been changed... except the words"

Et lui aussi, il parle de sport. Enfin, non. D'un boxeur, pas de boxe. Je me demande encore comment on a pu prendre ce pauvre gars pour un chanteur engagé. Il n'y avait rien d'autre pour lui que le folk et Woody Guthrie. Il a fait bonne figure avec un "When The Ship Comes In" pour Luther King, mais derrière tout ça, il y avait sûrement un ultimatum de Joan Baez. Le reste, c'est juste une fuite. Il assassinera le journaliste de Time Magazine pour la peine. Cataloguer Dylan en protest-singer, c'est suivre le complot. Et lui, le complot communiste, il s'en tamponne et il crucifie McCarthy par la même occasion.

"Now Eisenhower, he’s a Russian spy
Lincoln, Jefferson and that Roosevelt guy
To my knowledge there’s just one man
That’s really a true American: George Lincoln Rockwell
I know for a fact he hates Commies cus he picketed the movie Exodus"

Ce qui amuse Dylan, c'est de faire des blagues, hurler et chanter faux, et oublier les paroles avec Joan Baez. Ce qui l'amuse, c'est de raconter qu'il porte son masque de Bob Dylan pour Halloween. Mais finalement, la plus éloquente de toutes ses blagues n'est pas la plus connue. Elle se cache sur ce bootleg. Bob lance quelques accords, s'arrête. Et, l'air rieur, balance un "It's Mary Had a Little Lamb... Is that a protest-song ?". Tout prend sens. Dylan est interprété, pas compris. Il fait ses chansons, sa poésie. Des chansons d'amour, et quand il n'a pas d'idées, il reprend les journaux. Il se moque des complots et des rumeurs. C'est juste un terreau fertile pour son art. Et un moyen de faire rire les gens, et d'être un mec qui fait danser les gens.
Ne disait-il pas "Don't criticize what you can't understand ?" dans "The Times They Are A-Changin' ?"

Dylan est une vaste blague, il le prouve dans ce concert de 1964 au Philharmonic Hall, un soir d'Halloween. Columbia a ressorti ça il y a quelques années, un peu comme le Graal des bootlegs avec le live de 1966 où il balance "I don't believe you, you're a liar, play it fuckin' loud" après un "Judas !" du public. Une vaste blague, mais de loin la plus drôle et la meilleure. Le pire, c'est qu'elle dure.

samedi 17 avril 2010

Don't Look Back.

J'aime beaucoup Todd Haynes. Son hommage à Douglas Sirk dans Far From Heaven reste une œuvre majeure des années 2000 en cinéma. En tant que Dylanien pratiquant, apprenant que Todd Haynes sortait un film dédié au chanteur, et non un biopic, j'y ai été un peu les yeux fermés. Impressions mitigées. Parce que c'était long. Que beaucoup de parties étaient incohérentes, fouillies, inutiles. Décrire Dylan comme un vieil ermite errant avec son chien, ça reste assez moyen, à côté des scènes où Cate Blanchett scintille.
La filmographie qui entoure Dylan est conséquente. Bien sûr, il y a le film de Scorcese, No Direction Home et sa forme de documentaire. Mais le meilleur reste le Don't Look Back de Pennebaker, qui accompagne Dylan pendant la tournée de 1965 et invente déjà l'émission Striptease. Dylan oublie la caméra, oublie de jouer son rôle. Des scènes somptueuses y sont, l'assassinat du pauvre Donovan, et Joan Baez chantant "Percy's Song" pendant que Dylan, les yeux dans le vide, écrit quelque chose à la machine à écrire.

Tout ça pour dire que s'attaquer à Dylan est casse-gueule. Que ce soit le mettre au cinéma ou en faire une reprise. Ma haine pour les Guns'n'Roses vient de l'infamie "Knockin' On Heaven's Door" (bien que l'on m'ait fait remarqué que c'était rassurant, finalement : les Guns'n'Roses ne savent même pas jouer de bonnes chansons). Exercice plus que périlleux donc. Cat Power avait réussi sur The Cover Record à reprendre "Paths of Victory", elle s'éclate les dents sur "Stuck inside a mobile with the Memphis Blues Again", dans la lignée de ses derniers disques, hélas. Eddie Vedder s'en sort plutôt pas trop mal, bien qu'il la joue plus Hendrix que Dylan sur "All Along the Watchtower".
Il y a ceux qui se ratent lamentablement, essayant de la jouer tragique : Calexico & Charlotte Gainsbourg sur "Just Like a Woman", Jack Johnson sur "Mama, You Been On My Mind", Bob Forrest sur le standard "Moonshiner"...
Il y a ceux qui ne servent à rien : Cat Power, Jeff Tweedy, Mason Jennings (qui s'attaquent à deux des plus grandes chansons de Dylan pour faire du sous-Bob Dylan), Roger McGuinn et Calexico (encore eux)... Faire du Dylan comme du Dylan, c'est en plus d'être inutile, impossible. Et le problème, c'est que beaucoup font ça. Du coup, ça n'a pas de goût.
Il y a ceux qui reprennent les moins bonnes chansons de Dylan histoire d'éviter le massacre.
C'est quoi ce délire de reprendre des chansons de Saved ? Alors qu'il fourmille des chef-d'œuvres partout ailleurs. Le mec doit pas assumer, il se fait appeler John Doe d'ailleurs.

Et puis il y a les vieux fusils. Ceux qui s'en sortent haut-la-main. Et, étonnamment, on retrouve trois groupes majeurs de la scène alternative : Yo La Tengo, Stephen Malkmus et Sonic Youth.
Stephen Malkmus redonne une jeunesse tout en gardant la puissance originelle de "Ballad of a Thin Man", Yo La Tengo donne à "Fourth Time Around" un charme qu'on ne lui connaissait pas, et requinque "I Wanna Be Your Lover". Et puis Sonic Youth est proche de surpasser le maître avec son "I'm Not There". On savait qu'ils étaient bons pour les reprises ("Superstar" des Carpenters en impose pas mal), mais en touchant à Dylan, Thurston et ses potes se surpassent et sauvent le disque, quasiment. "I'm Not There" qui n'était qu'une chute des Basement Tapes devient une chanson de Sonic Youth à la "Kotton Krown", à la fois terrifiante et hypnotisante.
Finalement, la bande son est à l'image du film : longue et inégale, mais avec ses moments de grâce.

C'était en 2007 chez Columbia Records et ça se télécharge en deux fois.
Disque 1.
Disque 2.

mardi 23 mars 2010

"It's took me a long time to get young."

Il ne faut pas négliger ses classiques.
Que ce soit Flaubert ou Renoir, ou Bob Dylan. Surtout quand c'est un objet enregistré en une nuit, avec deux bouteilles de pinard, deux harmonicas, une guitare et trois micros.
Dylan connaissait à peine ses chansons. Il se plante dans les accords, éclate de rire au milieu des chansons, et touche le sommet de son art : raconter des histoires.
Il a 22 ans et sa voix est plus insupportable que celle de Joanna Newsom. Il en a un peu marre d'être le porte-parole désigné d'une génération paumée, alors il se fout de la gueule du monde entier. Il se paye la tronche du National Emergency Civil Liberties, il prépare son passage à l'électricité et il s'amuse sur scène, lançant vannes sur vannes (le live de 1964 sorti sur les Bootleg Series est, en plus d'être un concert ahurissant, un one-man show de grande qualité).

C'est donc mal enregistré, plutôt mal joué et mal chanté. Mais on a un peu l'habitude. Ce qui compte, c'est autre chose, c'est la sincérité de l'instant. La façon dont il articule chaque mot est unique. Il immortalise un moment. Et, par la même occasion, une de ses plus belles chansons. "Ballad in a Plain D" et ses huit minutes dix sept de poésie. Il défie Cassius Clay ("your Ma won't even recognize you !"), il parle de liberté, de moto, de jeunesse et d'amour.
Derrière Another Side of Bob Dylan apparaît Blonde on Blonde en filigrane, sauf que ce dernier sera mieux enregistré, plus construit, arrangé, moins sommaire, plus sérieux.
Même les Ramones s'inspireront de ce disque en tentant de reprendre "My Back Pages" et en s'éclatant les dents dessus. Comme quoi, faire du sommaire et sincère, c'est pas une mince affaire.
Et, je citerai Dylan lui-même pour conclure et éviter de terminer sur cette rime vaseuse au possible, qui avec ironie, s'écrit :
Yippee! I'm a poet, and I know it.
Hope I don't blow it !

samedi 22 août 2009

"I was hungry and it was your world"



N'oublions jamais que Bob Dylan est un des plus grands génies de tous les temps. Un précurseur, un messager, un pauvre inconscient quasi-nihiliste et lâche, prêt à fuir à tout moment, à se convertir au catholicisme pour se moquer du monde. N'oublions jamais qu'il a proposé quelques uns des plus beaux disques du monde, Blonde on Blonde en tête, suivi de prêt par Blood on the Tracks et la trilogie folk du tout début des années 60 qu'est Freewheelin', Times They Are A-changin' et Another Side. Mais, ça, on le trouve dans le commerce et il faut aller les acheter.

Allons donc, plus loin. Avec une petite sélection des meilleures bootlegs, parmi les centaines qu'on trouve un peu partout. Je ne propose pas la collection des Bootleg Series, mais il faut l'avoir aussi tant elle est magique.

Commençons par les chutes de Freewheelin' Bob Dylan. C'est une sorte d'indispensable complément au disque lui-même. On y trouve un "Talkin' John Birch Paranoid Blues" à mourir de rire, un "Sally Gal" dans la plus pure tradition folk, guitare et harmonica seulement. Et bien sûr, le classique "Let Me Die in my Footsteps", tragique et annonçant déjà l'interprétation des plus belles chansons.

http://rs82.rapidshare.com/files/39111586/freewheelin.zip




Autre que ce qu'on appelle les "outtakes", il existe des morceaux peu connus. Et pourtant, tellement géniaux.
C'est là que ce Twelve Curses devient utile. Il y a dessus deux titres qu'un Dylanien se doit d'avoir : "Percy's Song" (la chanson que Joan Baez chante dans Don't Look Back de Pennebacker) et "Mama, You Been On My Mind" (version triste, à l'inverse de celle de 1964 en live avec Joan). On trouve aussi un "Moonshine Blues" de toute beauté, et un "Walls of Redwing" merveilleux.
Indispensable donc.
http://rapidshare.com/files/64634432/TC.zip



Là, c'est du culte. Le passage à l'électrique, le 27 juillet 65 au festival de Newport. Sous les sifflets, il peut jouer que deux morceaux. Ca à la limite c'est anecdotique à côté de la qualité des deux titres finaux, quand il revient avec une guitare folk et chante deux des plus belles versions de "It's All Over Now, Baby Blue" et "Mr. Tambourine Man". Du culte j'vous dis.

http://rapidshare.com/files/47537808/Newport_1965_Electric_Set.zip



Touchons au miracle maintenant. Dans ce coffret Jewels & Binoculars de 26 disques consacrés à l'année 1966, on trouve les chutes dispensables de Blonde on Blonde (excepté "She's Your Lover Now", mais on la verra plus tard celle-là, t'en fais pas). Mais on trouve surtout beaucoup de live, en Angleterre avec le fameux "I don't believe you, you're a liar, play it fuckin' loud" en réponse au "Judas !" d'un spectateur. Mais quitte à choisir, je choisis le live de Melbourne, le 20 avril 66, ou le plus beau moment de musique de tous les temps. Tu comprends alors qu'il te le faut. Parce que les versions épurées de la première partie font chialer. Puis il y a là-dessus le plus beau "Just Like a Woman" qui existe.

http://rapidshare.com/files/64737950/09_Jewels_And_Binoculars.zip

Après il est nécessaire d'avoir la partie électrisée et électrisante du show. Mais là, il faut celle qu'on trouve sur le Bootleg Series Volume 4. Et pour ça, il faut cliquer là.


Là c'est un peu comme si Jesus il buvait un café avec Mahomet. Du genre deux géants qui chantent ensemble. Dylan avait arrêté de fumer donc avait une voix étrange. Mais on a l'habitude. Puis y'a "Walk the Line" et "I Threw it all Away" alors c'est du bon.

http://rapidshare.com/files/53545682/dylan-cash-69.rar






Les sessions de Blood On the Tracks proposent en fait des versions alternatives à celles de l'album. Souvent moins arrangées, un peu plus enregistrées spontanément comme ça. Un divin "If You See Her, Say Hello", et un envoutant "You're a Big Girl Now".

http://rapidshare.com/files/62887240/BOTTNYS.zip






Plus tard, en 1975, Dylan il est plus tout seul sur scène avec sa guitare, mais il ramène tous ses copains, il se maquille et il crie tout le temps. C'est le Rolling Thunder Revue, il y a une super version sur le Bootleg Series Volume 5. Mais le Plymouth Rock est aussi assez génial. C'est allant, dansant. Alors peinturlurle toi la tronche et crie dans ta chambre les paroles de "Shelter From The Storm". Ca arrive après Desire alors y'a du violon et enfin on peut entendre des tubes comme "Hurricane" ou "One More Cup of Coffee" live.

http://www.sendspace.com/file/38we6k


Un concert au Madison Square Garden c'est forcément bon. Et bah celui il l'est aussi.

http://rapidshare.com/files/67529363/BD_NYC_74_3rd.part1.rar

http://rapidshare.com/files/67530208/BD_NYC_74_3rd.part2.rar




Et pour finir, on regarde les Banjo Tapes, parce qu'il y a des versions live de "Masters of War", "God On Your Side", "Davey Moore" et des "Talkin' Blues". Que c'est plein d'humour et de jeunesse. Que c'est spontané. Et que c'est ce qu'on aime chez Bob Dylan.

http://www.mediafire.com/?cmmzijagknt





Comme promis, une des meilleures chansons de Dylan, étonnamment jamais publiée sur Blonde on Blonde alors qu'elle y a sa place. "She's Your Lover Now", qui frôle la perfection même mal enregistrée.
http://www.youtube.com/watch?v=5gJZMwcmysA